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[Le quotidien de la capitale assiégée :
vie et état d'esprit des Moscovites (1941-1942)
]


Mikhaïl M. Gorinov (Centre des archives de Moscou)


Cet article tente d'analyser dans un premier temps, les transformations des effectifs et de la structure sociale, par sexe et par âge de la population de Moscou, puis les mutations des principales conditions de vie des Moscovites, enfin celles de l'état d'esprit même des habitants de la capitale entre le 22 juin 1941 et le mois de mai 1942. En combinant ces trois types de transformations, nous obtenons un certain résultat qui demeure soumis à discussion, compte tenu du développement inégal des recherches sur certains paramètres-clés. Le travail sur l'état d'esprit des Moscovites pendant la période de la Grande Guerre Patriotique débute à peine. Les orientations de la censure exercée sur la littérature scientifique ou sur les publications de mémoires pendant la période soviétique, laissaient s'exprimer presque exclusivement les manifestations d'héroïsme des habitants de la capitale. Ces dernières années seulement, un tournant s'est ébauché, avec la publication de travaux de vulgarisation scientifique , de mémoires , de sources primaires , fondés sur des données nouvelles auparavant inaccessibles, qui rendent compte désormais de l'état d'esprit des Moscovites durant les années de guerre.

La situation démographique
Comment se présentait la population de Moscou dans la période étudiée sur le plan démographique et social ? Des données générales sur l'évolution démographique du Moscou de la guerre, réunies à partir des documents auparavant fermés des Archives municipales centrales de la ville de Moscou (ancien CGAOP et SS de Moscou), ont été formalisés par O. K. Matveev . Selon ces données, avant le début de la guerre, Moscou comptait 4 215 800 habitants. Au cours des mois de juin, juillet et août 1941, ce nombre resta stable, augmentant même en septembre jusqu'à 4 236 200 (en raison de l'afflux de réfugiés provenant des régions occidentales du pays envahies par les Allemands). Mais à partir du mois d'octobre 1941, la population de Moscou commença à décroître pour les principales raisons suivantes : la mobilisation des hommes dans l'Armée Rouge (pour la totalité de la période de guerre, la capitale fournit aux forces armées plus de 850 000 hommes), l'évacuation des enfants, des femmes, des ouvriers de l'industrie à l'Est . En octobre, d'après les données du bureau du rationnement de Moscou, la ville ne comptait déjà plus que 3 148 000 habitants, en novembre 2 476 700, en décembre 2 243 900, en janvier 1942, 2 027 818, ce qui, par rapport au mois de juin 1941, montre une diminution de la population de plus de la moitié entre 1941 et 1942. L'hiver, certaines organisations commencèrent à rentrer dans la capitale ; à la fin de l'année 1942, le retour des évacués prit un caractère massif et dès 1943, la population de Moscou atteignait 2 743 649 personnes .
Cependant, ces données exigent quelques précisions. L'évacuation des enfants de Moscou se produisit par deux fois : pendant l'été puis l'automne 1941. À partir du 24 juin, les jeunes Moscovites emmenés hors de la capitale furent répartis dans les oblast (régions administratives) de Moscou, de Riazan et de Tula . D'après le document envoyé par le président du comité exécutif du soviet de Moscou V. P. Pronin au président du soviet chargé de l'évacuation N. M. Chvernik du 10 septembre 1941, en " 24 heures, le 9 septembre 1941, des enfants ainsi qu'une population adulte ont été évacués de Moscou depuis les écoles maternelles, les crèches, les écoles, pour un total de 2 178 511 personnes " . Cette information n'est visiblement pas prise en compte par O. K. Matveev (elle n'apparaît vraisemblablement pas dans les données utilisées par lui issues de la Direction des statistiques du comité exécutif de la ville de Moscou, puisque les enfants évacués de la ville en été n'y étaient pas inscrits). Dans un deuxième temps, on évacua les enfants durant l'automne : " Compte tenu du rapprochement de la ligne du front, les enfants ont été remis autant que possible à leurs parents pour être évacué individuellement (…) ; une partie des enfants, surtout les orphelins et les institutions d'accueil ont été évacuées au fin fond du pays, dans les oblast orientaux de l'Union. L'évacuation des enfants s'est achevée en novembre " . Les chiffres de cette évacuation étaient vraisemblablement intégrés aux statistiques générales utilisées par Matveev.
Le flux de la population évacuée hors de la ville ne pouvait pas être substantiellement compensé par celui des réfugiés venus des régions occidentales occupées. Conformément à l'usage, ils n'étaient pas gardés à Moscou : leur arrivée puis leur expédition consécutive hors de la capitale étaient rigoureusement contrôlées . Un contrôle strict fut également établi envers les contrevenants au régime des passeports et envers les déserteurs. De ce fait, entre le mois d'octobre 1941 et le mois de juin 1942, on identifia 10 610 déserteurs et, dans le cadre des contrôles massifs de papiers d'identité, 20 626 personnes sans autorisation de résidence furent arrêtées .
Si l'on considère les données présentées ci-dessus, on peut remettre en doute le fait qu'entre juin et août 1941 la population de Moscou resta stable. De toute évidence, ses effectifs étaient bien moindres que ceux qui étaient " listés ", leur diminution étant d'environ 2 millions au début du mois de septembre. Soulignons en outre que l'évacuation des enfants (en juin-août mais aussi en octobre 1941) provoqua un " vieillissement " significatif de la ville.
Dans le même temps, la part des femmes augmenta dans la population. Si nous ne disposons pas des statistiques adéquates, le fait est cependant attesté dans une grande quantité de sources. Notamment, le bulletin de l'État-major allemand de la police et de la sécurité et du SD du 8 mai 1942 note : " On ne rencontre que très rarement des jeunes hommes à Moscou car juste avant Noël une forte mobilisation dans l'armée a eu lieu. De nombreuses professions se sont féminisées. Non seulement les transports en commun emploient du personnel féminin mais encore les tâches difficiles et les travaux masculins les plus durs sont souvent accomplis par des femmes " .
Le nombre des organisations de Parti de la ville de Moscou diminua considérablement en 1941 : leur effectif passa de 173 000 personnes à 50 000 en décembre, accusant une diminution de plus de 70 %. Les communistes rejoignirent les armées en campagne, constituèrent l'ossature des formations de volontaires et organisèrent le travail d'évacuation des entreprises dans l'Est du pays .
Ainsi, à partir du 24 juin (et même plus tôt, dès les premiers jours de juin, quand commence la saison des séjours à la datcha) on observa un processus de vieillissement et de féminisation de la population moscovite : la population socialement et politiquement active, éduquée par le régime communiste et bénéficiant des privilèges de classe (les travailleurs des plus grosses entreprises) diminua. La part des citoyens les plus actifs politiquement - les membres du Parti Communiste (bolchevique) de l'Union - chuta grandement. De ce fait, la base sociale et politique propre du régime communiste s'éroda progressivement, tandis que grandissait le poids des groupes inadaptés à ce régime (et lésés par lui), générationnels (formés avant la Révolution) et sociaux (travailleurs des petites industries locales, et en particulier les anciens artisans et les paysans socialement discriminés), qui se distinguaient par leur faible participation à la vie sociale et politique.
Analysons maintenant les principales conditions qui déterminèrent l'évolution de l'état d'esprit des Moscovites.

Facteurs d'ordre matériel

La nourriture
Jusqu'au milieu du mois de juin 1941, le système commercial d'avant-guerre continua à fonctionner à Moscou. À partir du 17 juin, un système de rationnement par carte des produits alimentaires et manufacturés fut introduit dans la ville . Dans le même temps, on autorisait le commerce dans 97 magasins .
Au début, le nouveau système de ravitaillement fonctionnait vraisemblablement assez bien (il est vrai, le résultat des contrôles témoignait de cas de gaspillage de talons, de produits, etc.) bien que la qualité du service, comparé à la période d'avant-guerre, diminuât. A. G. Dreitser, médecin des urgences, rapportait dans son journal intime, le 8 août : " Il est de plus en plus difficile d'obtenir de la nourriture. On vend encore des glaces partout. Les élégants cafés moscovites se sont transformés en vulgaires tavernes : les nappes ont disparu, on sert dans des cuillers en étain et les serveuses sont de plus en plus grossières " .
Au fur et à mesure que la ligne de front se rapprochait, les conditions de ravitaillement empiraient dans la capitale. À partir du milieu du mois d'octobre 1941, nous avons la possibilité de rendre compte littéralement de chaque jour grâce au journal tenu par le journaliste N. K. Verjbitsky dans lequel il fixe scrupuleusement les " petites choses du quotidien " : la situation du ravitaillement, les prix sur les marchés, etc. Dans ses notes on lit au 17 octobre : " Dans les magasins de légumes, il n'y a que des pommes de terre (queue obligatoire) et de la salade (sans queue). On trouve aussi du vinaigre concentré. Dans les journaux, on annonce un gros arrivage de légumes à Moscou ". Le 18 octobre : " J'ai fait la queue pour du pain dès 4 heures du matin. Je l'ai obtenu à 9 heures. " Le 21 octobre : " Dans le parc de la culture et du repos des Sokolniki, à côté du théâtre Zeliony, des queues de plusieurs milliers de personnes avec des sacs se forment. On donne de la farine. Le poids varie selon les cartes de rationnement d'ouvriers ou d'employés. Les gens se débrouillent et prennent directement par sacs de 70 kilos ". Le 22 octobre : " J'ai des chiffres dessinés sur les paumes de mes mains, sur les poignets, sur le devant des mains : 31, 62, 341, 5004… Ce sont les numéros des places que j'occupais dans les différentes queues. Si on observe bien, on voit que tout le monde a les mêmes ''signes de l'antéchrist'' sur les mains ". Le 2 novembre : " La vente aux prix du commerce est partout interrompue. Au magasin " Le gastronome " qui croulait sous les produits et le monde est complètement vide. Il ne reste plus que quelques boîtes de crabe (en conserve) à 7 roubles et 60 kopecks. Ces petites boîtes suffisent à peine comme amuse-gueule à un verre de vodka. Le crabe est rationné. Dispute avec ma femme : avec quel type de carte sera-t-il distribué, celle à viande ou à poisson ? La question est compliquée, puisque la crabe n'est ni du poisson ni de la viande ". Le 7 novembre : " Énorme queue pour les pommes de terre, le kérosène et le pain ". Le 9 novembre : " Chez les kolkhoziens, la viande moyennement grasse coûte 45-50 roubles (avec carte 10-12 roubles) (…) l'arrivage sur les marchés kolkhoziens est insignifiant ". Le 24 novembre : " À la cantine, il a encore cinq jours, il y avait une dizaine de plats, des viandes, des kachas… Aujourd'hui, il n'y a que de la soupe de riz (…) Chez les kolkhoziens, le porc coûte 100-120 roubles, les oignons 20 roubles, les pommes de terre 8 roubles, les carottes 7 roubles ". Le 26 novembre : " Au marché kolkhozien on vendait de la dinde congelée pour 320 roubles soit le salaire moyen mensuel d'un ouvrier " .
Dans une allocution du 6 décembre 1941 au plénum du Comité Municipal de Moscou (MGK) du Parti, le Premier secrétaire du Comité de la ville et du Comité municipal du Parti, A. S. Serbakov notait : " …en particulier au mois d'octobre le contrôle du commerce et des dépenses en produits s'est affaibli du côté des organes du Parti et des organes soviétiques (…) Au mois de novembre, nous avons été confrontés à une série de faits qui témoignent du gaspillage de produits alimentaires qui a lieu chez nous à Moscou, et notamment de pain. Les organisations commerciales ont vendu du pain sans carte, en se fiant à des notes et des listes etc. (…) Des centaines de tonnes de pain ont été dilapidées à cause de la simple complaisance du Département d'État au Commerce. Si on ajoute à cela l'absence de toute comptabilité sérieuse des talons de rationnement alimentaire ou même d'un simple décompte élémentaire, alors on comprend pourquoi un tel gaspillage de pain s'est produit. (…) Ces derniers temps, à Moscou, on observe des queues importantes. Ce phénomène est absolument insupportable. La présence des queues, même dans une faible mesure, s'explique par les interruptions dans les livraisons de produits. Mais la raison principale de l'apparition des queues demeurent le travail, mauvais et désorganisé, du réseau de commercialisation et l'absence de direction convenable du commerce du côté des organisations moscovites et des districts. Je prendrai l'exemple suivant : nous pouvons vendre tout à fait normalement des pommes de terre selon la norme que nous avons établie pour un certain nombre de mois, au lieu de quoi, tout à coup, à cause des pommes de terre, apparaissent des queues. Et combien y a-t-il de cas de ce genre, où les produits que nous possédons en quantité suffisante ne sont livrés que dans certains magasins et non dans l'ensemble du réseau commercial. Il va de soi que dans de telles conditions de désorganisation les queues sont inévitables. (…) Les queues dans les magasins et dans les cantines sont, dans une mesure significative, le résultat direct de notre inattention, de notre absence de contrôle du travail des organisations de commerce. Les queues doivent être liquidées ".
Le contrôle sur la répartition des produits fut renforcé avec le soutien de la population. Au même plénum, le chef de la Direction du commerce de la ville de Moscou, I. A. Fadin, fit cette intervention : " Nous avons procédé à un rattachement de la population à des boulangeries et cela a porté ses fruits. La population sait dans quels magasins elle reçoit ses produits et sollicite ces magasins-là. Aujourd'hui, le directeur d'un magasin porte une responsabilité, si un acheteur arrive, il peut exiger un ravitaillement. Cette situation a donné des résultats positifs. Nous étions chez le camarade Mikoïan avec le camarade Pronin, nous avons déclaré que le rattachement à des magasins donnait de bons résultats. Il nous a donné l'ordre de rattacher la population à des magasins et à des cantines " . Plus tard, V. P. Pronin se rappelait : " Nous avions réussi à rattacher la population à des magasins précis. Cela nous a permis de liquider les queues et a responsabilisé les employés du secteur commercial " . En décembre, la situation des produits alimentaires était insupportable. En témoigne Verjbitsky : Le 17 décembre : " Chez Eliseev une vente commerciale a été ouverte. Le kilo de viande coûte 80 roubles, le kilo de sucre, 50 roubles, le kilo de beurre, 120 roubles ". Le 31 décembre : " On a distribué à chaque Moscovite deux bouteilles de vin. Mais il y en a beaucoup en décembre qui n'ont pas reçu la totalité de la viande et du beurre qui leur étaient dus ".
Une dégradation se produisit en janvier à cause d'une rupture des livraisons vers Moscou. Verjbitsky, le 6 janvier : " Il ne se fait aucune vente nul part aux prix du commerce " . À partir du 16 janvier 1942 on se mit à détacher un talon pour céréales pour obtenir un déjeuner dans une cantine. Avant, dans des cas similaires, on remettait seulement les coupons pour le pain et la viande .
Mais l'État ne pouvait pas assurer le ravitaillement prévu par les talons restant dans la population. Verjbitsky, le 16 janvier : " La ration de pain pour ouvriers a été réduite à 600 gr, pour les employés, à 500 gr. Les enfants et les personnes à charge reçoivent 400 gr. " Le 24 janvier : " Dans les restaurants qui vendent aux prix du commerce, on peut avoir un déjeuner pour 4-5 roubles (une soupe de viande, du poisson frit avec des pommes de terre). Les gens font la queues 3 à 4 heures ". Le 11 février : " Le kilo de radis coûte 25 roubles chez les kolkhoziens ! (…) Les employés, les personnes à charge et les enfants n'ont pas encore reçu leur ration de viande pour la deuxième décade de janvier. On dispense encore le kérosène avec les talons n°1 de la carte du mois de janvier. On n'a pas encore distribué les pommes de terre prévues pour la deuxième moitié du mois de janvier. Ça devient assez dur ". Le 22 mars : " Pour mars, on ne nous a pas encore donné une miette des produits rationnés. (Juste 200 gr de sel et une livre de concombres marinés) ". Le 26 mars : " Vraisemblablement, jusqu'en avril, on ne distribuera pas de produits par carte de rationnement. Pour la totalité du mois, on a reçu 800 gr de sel et 400 gr de poisson. C'est tout ! Je suis allé à Malakhovka. Les bonnes pommes de terre, chez les kolkhoziens, coûtent 50 roubles le kilo, gelées, 20-25 roubles, autrement dit cours toujours. (…) On vend des fripes et des objets d'occasion, mais tous les prix sont indexés sur les pommes de terre. 1 morceau de savon ménager, c'est 2 kilos de pommes de terre ; une paire de bottes, 8 kilos ; un caleçon long, 10 kilos ; une scie, 5 kilos ; un mouchoir de poche, un kilo. La queue s'enroule comme un serpent autour des traîneaux des kolkhoziens remplis de pommes de terre " .
La note d'information datée du 2 avril 1942 sur la situation du ravitaillement en produits alimentaires de la population de la ville de Moscou, rédigée par A. S. Serbakov et V. P. Pronin à l'adresse des vices-présidents du Soviet des Commissaires du Peuple de l'URSS, N. A. Voznesensky et A. I. Mikoïan, confirme tout à fait les observations de Verjbitsky : " Au mois de mars, seules les céréales et le sucre dus au titre des cartes de rationnement de février ont été distribués complètement à la population de Moscou. Les produits carnés prévus par les cartes de février n'ont pas été distribués : les ouvriers ont obtenu 1500 gr sur leur ration de 2200 gr, les employés 700 gr au lieu de 1200 gr, les personnes à charge, 200 gr au lieu de 600 gr. Les matières grasses, au titre du rationnement du mois de février, n'ont pas été complètement dispensées : les ouvriers ont reçu 100 gr et les employés, 100 gr. Le poisson et les produits dérivés n'ont pas été distribués au titre du rationnement de février. Au mois de mars, aucun produit prévu par les cartes de rationnement de ce mois n'a été dispensé à l'exception du hareng distribué à raison de 200 gr par personne à toutes les catégories de population. On n'a donné de thé ni en février ni en mars. Le système de la " Direction principale des restaurants de Moscou ", chargé des entreprises de restauration collective destinées aux ouvrier et aux employés, a fourni au mois de février :
- produits carnés : 462 tonnes au lieu de 830 tonnes
- poissonnerie : 38 tonnes au lieu de 282
- matières grasses : 171 tonnes au lieu de 229
- sucre et sucreries : 102 tonnes au lieu de 551
En mars la restauration collective a reçu :
- produits carnés : 532 tonnes au lieu de 1250 tonnes
- poissonnerie : 112 tonnes au lieu de 700
- matières grasses : 222 tonnes au lieu de 315
- sucre et sucreries : 100 tonnes au lieu de 349 (…)
Chez les fournisseurs de produits alimentaires, au 1er avril, il ne restait aucun excédent. Les réserves de grains bons à traiter s'élevaient à 1500 tonnes, soit la ration pour un jour, et celles de farine à 1000 tonnes. "
De ce fait, le Comité de Moscou du PC et le Comité exécutif du Soviet municipal de Moscou demandèrent au Soviet des Commissaires du Peuple d'URSS de prendre des mesures radicales : " …Obliger le Commissariat du Peuple aux voies de communication à acheminer rapidement par trains militaires, des convois de farine, de grain, de gruau, des wagons de viande, de sucre, de poisson. Nous demandons aussi de donner l'ordre de mettre rapidement à disposition des wagons de chargement de grain, de farine, de viande, de sucre, de poisson (…) pour Moscou et pour la région de Moscou. Enfin, à la " Direction des réserves d'État " de Moscou, 1416 tonnes de viande et 1300 tonnes de beurre sont conservées. Nous demandons que soient distribuées 700 tonnes de viande de ces réserves, dans les deux-trois jours prochains, et pour en finir avec les dettes de février et de mars que soient cédées 580 tonnes de beurre. Dans le but de garantir la livraison des produits alimentaires à Moscou il faut : a) créer une commission gouvernementale composée des camarades Mikoïan (président), Lioubimov, Serbakov, Pronin, Kovalev ; b) désigner des plénipotentiaires du Comité de Défense de l'URSS dans les principaux lieux de chargement des produits alimentaires pour Moscou " .
Ces mesures furent visiblement adoptées et eurent des effets positifs. Verjbitsky, le 27 avril : " Grosse livraison de produits dans les magasins. On nous a donné du saumon, du caviar rouge, du lard. Les dettes du mois de mars ont été couvertes ". Du 1er au 7 mai : " Les magasins d'alimentation ont acquitté les rations prévues par les cartes pour le mois d'avril, hormis 200 gr de sucre qui, visiblement sont annulés, car pour le mois de mai la ration de sucre a été diminuée (les ouvriers reçoivent 500 gr au lieu de 800 gr). Mais, dans l'ensemble, le ravitaillement s'est notablement amélioré ".

Le chauffage
Moscou connut une situation extrêmement difficile l'hiver 1941-1942 à cause du manque de combustible. Dans une note du 26 mai 1942 adressée à N. A. Voznesensky, A. S. Serbakov et V. P. Pronin soulignaient : " À cause du manque aigu de combustible à Moscou durant l'hiver 1942, il y eut de sérieuses interruptions de travail des entreprises industrielles et de chauffage des maisons d'habitation, des hôpitaux, des bains et des blanchisseries. En raison de l'absence de charbon et de bois des centaines d'entreprises industrielles ont chômé, 2400 gros immeubles d'habitations n'ont pas été chauffés durant trois mois à cause du manque de charbon, les hôpitaux et les hospices, les bains et les blanchisseries ont souvent manqué de chauffage " .
Des témoignages confirment ces informations. Oksana Sodcuk, élève de 7ème à l'école n° 29 écrivait : " Hiver 1941. L'hiver a été froid cette année. Froid et désagréable. Au début, notre immeuble était encore chauffé, il y avait de l'électricité. La vie suivait à peu près son cours normal. À partir de janvier, on a coupé le chauffage, dans la pièce principale, il s'est mis à faire un froid insupportable. Tous les jours, j'allais en classe, où il faisait tout aussi froid. À cette période, on a emmené maman à l'hôpital et nous sommes restés tous les trois à la maison : moi, mon petit frère de deux ans et le chat, Barsik. J'ai oublié les petits poissons dorés qui étaient restés en vie. Je devais, moi seule, sauver tous ces êtres vivants du froid et de la faim. Avant de partir à l'école, je mettais mon frère au lit et je baissais les stores. J'enveloppais les poissons dans une couverture. Barsik était couché dans les oreillers. (…) Après les cours, je rentrais à la maison, et je me couchais et trouvais le tableau suivant : Barsik le chat était sous la couverture avec le petit Valerii. (…) L'aquarium avait complètement gelé, mais les poissons vivaient encore bien que ce fut des poissons dorés. Je devais nourrir toute cette petite bande. Les déjeuners étaient modestes. Nous ne cuisinions rien : il n'y avait rien à cuisiner. Nous nous asseyions sur le canapé, l'un à côté de l'autre, et recevions chacun sa portion de pain. Les jours se suivaient et se ressemblaient, et nous survécûmes ainsi jusqu'au printemps. Personne n'eut froid jusqu'à mourir. Je terminais les cours et commençai à passer les examens de passage en 6ème ".
Igor Oparin, élève de 7ème à l'école n° 29 écrivait : " À la maison, c'est devenu sombre et pas chauffé, et les fenêtres étaient brisées par les ondes des explosions des bombes ennemies. Les gens dans les pièces de la maison étaient en manteaux de fourrure, portaient des gants et, rarement, sortaient dans la rue pour faire un petit tour. Dans les pièces, il faisait entre 5 et 7 degrés. L'électricité avait été coupée pour tout l'hiver et les gens restaient dans le noir, certains avec des petites lampes à pétrole. Pour cette période, ces gens-là étaient des gens heureux. On ne fournissait plus de gaz dans les immeubles à cause de l'absence de combustible. Les habitants buvaient de l'eau froide et mangeaient du pain, le reste, s'ils en avaient, ils n'avaient pas de quoi le faire cuire. Dans les immeubles où il n'y avait pas de gaz, on donnait du kérosène mais dans une si petite quantité que ça suffisait à peine pour quinze jours ".
Le journal du médecin E. Sakharova rapportait : " 16/12/1941. Dimanche, je suis allée à la maison. Il y faisait 4 degrés. Les fleurs sont vivantes. (…) J'ai été obligée de monter une caisse de bois puisque mes chers voisins avaient déjà commencé à brûler le bois de chauffe après avoir brûlé les quatre planches avec lesquelles il était fermé ". " 12/01/1942. Je suis passée à la maison, j'ai chauffé la salle de bain et pris une douche avec un grand plaisir. Dans la pièce, chez moi, la température est de 5 degrés ". " 01/03/1942. J'ai été à la maison. Dans la pièce principale, comme la dernière fois, il fait -4 degrés. Les fleurs sont mortes " .

Les bombardements
On observe jusqu'à présent des divergences dans les données sur la quantité d'avions allemands qui ont survolé la région de Moscou, sur les préjudices portés à la ville par l'aviation ennemie. D'après les données du département de district de Moscou de la défense aérienne (PVO), le système responsable de la sécurité du ciel de Moscou, a recensé en six mois de guerre 7146 avions ennemis ayant participé aux incursions sur la capitale, parmi lesquels 229 ont survolé la ville. D'après les données de la Défense aérienne locale (MPVO) et du système créé pour régler les conséquences des incursions, 700 avions sont passés au-dessus de la ville pour cette même période. La dispersion des données chiffrées s'explique tant par le degré d'intérêt porté par les informateurs des différents services que par la complexité du décompte des avions ennemis qui formaient les raids, en particulier la nuit.
La première incursion se produisit pendant la nuit du 21 au 22 juin 1941. Durant la période de guerre, à Moscou, on annonça 141 alertes aériennes. Les percées de l'aviation allemande sur la ville eurent lieu en 1941-1942 (la tentative d'incursion de 1943 échoua). On compta 7708 victimes des raids aériens, dont 2196 morts. 476 soldats et commandants des sous-départements et des formations du MPVO trouvèrent la mort au cours des travaux de sauvetage occasionnés par les incendies. À cause des bombardements, pendant toute la période de guerre, 226 immeubles d'habitation furent entièrement détruits ou brûlés, 671 furent partiellement endommagés, tandis que 179 établissements à caractère social et culturel subirent des incendies.
Ces chiffres appellent des précisions. D'après des données récemment divulguées issues de la Direction du NKVD de la ville de Moscou et de la région administrative moscovite du 24 octobre 1941, " en cinq mois de guerre (…) il y eut effectivement 90 raids aériens sur Moscou. (…) 6380 personnes ont pâti de ces bombardements : on dénombre 1327 morts, 1931 blessés graves et 3122 blessés légers. 1539 incendies ont été provoqués par des bombes incendiaires et des bombes de destruction lâchées sur la ville, dont 671 incendies graves. Les bombardements ont détruit 402 immeubles d'habitation et endommagé 858. Parmi ces immeubles 245 ont brûlé et 110 ont été détériorés par le feu.
130 incendies sont survenus dans des établissements industriels, parmi lesquels 40 usines et fabriques ont été gravement endommagés. Les bombardements ont détruit 22 bâtiments industriels dont 3 usines, 12 fabriques et 7 entreprises de transport municipal et ferroviaire. (…) 102 établissements ont subi des destructions partielles : 51 usines, 26 fabriques, 22 entreprises de transport municipal et ferroviaire et 7 centrales électriques. (…)
83 établissements culturels, scolaires, scientifiques et sociaux ont souffert des bombardements dont 18 ont été détruits et 65 endommagés. Ont été détruits : 2 théâtres, 3 clubs, 1 bibliothèque, 1 salle d'exposition, 5 écoles, 1 institut d'enseignement supérieur, 3 polycliniques, 1 école maternelle et 1 crèche. Ont été en partie détruits : 6 théâtres et salles de cinéma, 2 clubs, 3 bibliothèques, 2 musées, 1 salle d'exposition, 19 écoles, 6 instituts d'enseignement supérieur et établissements scientifiques, 8 hôpitaux, 3 polycliniques, 3 maternités, 12 écoles maternelles et crèches " .
Ainsi, en seulement cinq mois de guerre, 402 immeubles d'habitation furent détruits. Auparavant, le chiffre admis était de 226 pour la totalité de la guerre. On peut juger de l'intensité des raids aériens grâce aux statistiques concernant les personnes réfugiées dans le métro en 1941 : en juillet - 2,9 millions de personnes (maximum journalier - 350 000) ; en août - 2,8 millions (370 000) ; en septembre - 1,4 million (220 000) ; en octobre - 2,1 millions (220 000) ; en novembre - 2,7 millions (270 000) ; en décembre - 0,4 million (80 000) .
En 1942, les Allemands ont été repoussés de Moscou, le nombre de raids diminua considérablement.

La politique répressive de l'État
La politique répressive de l'État constitue l'un des facteurs d'influence décisifs sur l'état d'esprit des Moscovites et sur la possibilité pour eux de manifester ouvertement leurs sentiments (et par conséquent sur le reflet de cette situation dans les sources). Le système répressif et punitif stalinien est l'un des plus efficace de l'histoire du monde ; il n'a pas perdu ses qualités même pendant les années de guerre. Soulignons en quelques aspects.
Dans les premières heures de la guerre, la Direction générale du NKVD et la Direction du NKVD de la ville de Moscou et de la région (à cette époque là, il existait des commissariats du peuple à la sécurité d'État et aux affaires intérieures indépendants, qui seraient bientôt fusionnés) adoptèrent un plan de mesures opérationnelles et de renseignements chargé d'assurer la sécurité de l'État à Moscou et dans sa région. Il existe un document assez volumineux dans lequel est abordée, en partie, la question de la nécessité d'arrêter d'urgence les personnes répondant aux accusations de " terrorisme, diversion, acte de sabotage, espionnage allemand, italien, japonais et autre, sabotage bactériologique, trotskistes, anciens participants aux partis politiques antisoviétiques, membres de sectes-pacifistes, divers éléments antisoviétiques ". En tout, 1077 personnes furent arrêtées. En plus, les éléments criminels, 230 personnes, furent soumis à des mesures d'isolation d'urgence. Toutes ces mesures furent conduites (ou bien préparées) en quelques heures. Notamment, depuis les prisons de la Direction du NKVD de Moscou, on envoya 1000 des personnes arrêtées dans un camp et on prépara des places pour les nouveaux venus. Un camp spécial pour 300 personnes fut organisé pour les étrangers internés. Pour assurer l'ordre à Moscou, des patrouilles composées de 1525 employés de la milice et des brigades de police furent organisées. Pour la nuit, on installa des postes complémentaires de la milice. On renforça la surveillance des ponts, des établissements industriels, etc.
" Des organes compétents " suivaient avec toute leur vigilance toute manifestation de l'état d'esprit " antisoviétique, contre-révolutionnaire, défaitiste ". Dans les rapports spéciaux du NKVD sur la réaction de la population à tel ou tel événement, à côté des noms de familles des personnes qui avaient eu de " mauvaises " conversations, il était précisé, comme il se doit : " arrêté ", " arrêtée ". Une pause particulière s'est visiblement produite dans les jours les plus critiques du milieu du mois d'octobre 1941 seulement. Dans son journal, le 18 octobre, le journaliste Verjbitsky notait : " On entend des conversations, qui, trois jours auparavant, auraient conduit au tribunal " . Mais, de toute évidence, cette " accalmie " ne dura pas longtemps. Dès le 20 octobre, dans la ville de Moscou et dans les districts du ressort de la ville, l'état de siège fut institué. L'un des points de la résolution du Comité d'État de la Défense (GKO) spécifiait : " Les contrevenants à l'ordre seront immédiatement traduits devant le Tribunal militaire, tandis que les provocateurs, les espions et les autres agents de l'ennemi qui appellent à la violation de l'ordre seront fusillés sur place " .
Sur ordre du Tribunal militaire de la région militaire de Moscou du 23 octobre 1941 et sur la base du tribunal municipal de Moscou et des tribunaux du peuple de la ville, fut organisé un Tribunal militaire qui se mit à fonctionner dans les faits dès le 27 octobre 1941. Jusqu'au 1er décembre 1941, 3528 accusés passèrent devant les sessions de justice du Tribunal militaire, parmi lesquels 3338 furent condamnés à des peines diverses. Parmi ces derniers (nous nous limitons aux crimes qui reflètent l'état d'esprit social et politique), au titre des articles 58-1b, 58-10 et 58-14 du code pénal qui prévoient des peines sanctionnant les crimes contre-révolutionnaires (malheureusement, cette catégorie d'affaires n'est pas séparée des autres dans les sources), également au titre des articles 59-3 (banditisme et maraudage), 29-6 (manquement au travail sur le front et violation des règles du camouflage etc.), 193-7 et 10a (violation des obligations de guerre), 869 accusés passèrent devant le Tribunal (25,6 % du total des accusés), parmi lesquels 838 furent jugés. 69 furent condamnés à la peine capitale et 213 à dix ans de privation de liberté ; les autres obtinrent des peines moins longues ou furent acquittés. Au titre du décret du 6 juillet 1941 (diffusion de rumeurs mensongères), 15 accusés passèrent devant le Tribunal (0,4 % du total des accusés) et 14 d'entre eux furent jugés .
Le rapport de travail du Tribunal militaire de la ville de Moscou pour le premier trimestre 1942 contient des données intéressantes : " En novembre-décembre 1941, la quantité globale de personnes traduites pour crime devant le Tribunal militaire de Moscou était de 9951 personnes, et, au premier trimestre 1942, ce nombre a atteint 21 010 personnes ". Le rapport ne précise pas que le nombre de condamnés au titre de l'article 58-10 du Code Pénal (agitation contre-révolutionnaire) est passé de 168 à 727. Cependant, la quantité d'affaires traitées ne s'explique pas tant par une augmentation du nombre de crimes que par l'élargissement des compétences du Tribunal militaire. Ainsi, la forte " augmentation des affaires relevant de l'article 58-10 du Code Pénal au premier trimestre 1942 (…) s'explique par le fait qu'au mois de janvier 1942, on transféra un grand nombre de cas afférents à l'article 58-10 au Tribunal militaire, lesquels étaient auparavant traités par délibérations spéciales au NKVD ".
Ainsi, parmi les 727 personnes traduites pour agitation contre-révolutionnaire, 695 furent jugées (15 furent acquittées, notamment pour irresponsabilité). Parmi les personnes jugées, 201 furent condamnées à être fusillées, 494 obtinrent des peines de privation de liberté de durées diverses (dont des peines de 10 ans attribuées à 325 personnes). Mais qu'entendait-on par " agitation contre-révolutionnaire " au cours du premier trimestre 1942 ? D'après les documents, on entendait les faits suivantes :
" a) éloge du fascisme et d'Hitler accompagnée d'élucubrations calomnieuses sur les mesures adoptées par le Gouvernement soviétique, b) éloge de l'armée fasciste accompagnée de propos sur l'état d'esprit défaitiste de l'Armée Rouge, c) élucubrations calomnieuses à l'encontre du guide des peuples et des dirigeants du Parti et du gouvernement, d) calomnies haineuses des mesures de collectivisation de l'agriculture adoptée par le pouvoir soviétique, du renforcement de la discipline du travail au bénéfice de la production, e) élucubrations calomnieuses sur les difficiles conditions de travail et le faible niveau de vie matériel des travailleurs d'Union soviétique " .
Si l'on considère la difficile situation sur le front, pour l'URSS, encore à cette période (sans parler du début de la guerre), de la façon dont s'est réellement passée la collectivisation, combien le niveau de vie était " élevé " (surtout au premier trimestre 1942) etc., il faut alors reconnaître que pour des propos évaluant objectivement la situation, on encourait des peines sévères pouvant aller jusqu'à l'exécution.
Voici quelques données, en date du 9 août 1942, tirées d'un compte rendu de la Direction du commandant d'armes de la ville de Moscou sur l'application par les " commandatures " militaires de la résolution du GKO " Sur la mise en œuvre de l'état de siège à Moscou " entre le mois d'octobre 1941 et le mois de juin 1942 : " … Depuis le 20 octobre de l'année dernière 25 commandatures militaires de districts ont été créées à Moscou ainsi que 9 commandatures dans les districts de banlieue. (…) Entre le 20 octobre 1941 et le 1er juillet 1942, 830 060 personnes ont été arrêtées ; 13 personnes ont été fusillées sur-le-champ pour agitation antisoviétique. (…) 906 personnes ont été arrêtées pour diffusion de rumeurs contre-révolutionnaires. 887 personnes (au total, tous crimes confondus) ont été condamnées à la peine capitale. 44 168 personnes ont été condamnées à des peines de durée variable par les tribunaux militaires " .
Ces mesures " draconiennes " produisirent l'effet escompté. Il n'y eut pas, à Moscou, pendant la période de guerre, d'actes massifs de collaboration ou d'opposition à l'État, on ne recensa pas d'actes de sabotage. Mais elles eurent un effet inattendu : grâce à elles, il est possible aujourd'hui de " mesurer " avec précision le degré de diffusion de tel ou tel état d'esprit dans la société moscovite.

 

Les facteurs non matériels


Conduites et conception du monde
Du point de vue des conduites et de la conception du monde, la situation ne fut pas stable durant la guerre, ces deux points constituant des aspects fondamentaux pour évaluer les changements de l'état d'esprit des masses. Soulignons le principal : la majorité des citoyens était vraisemblablement loyale envers le pouvoir. En témoigne la création avec succès de divisions de milice populaire et d'autres formations volontaires ; la participation active de la population à la construction des lignes de défense, etc. Sans doute la conjugaison de motivations citoyennes-patriotiques et/ou doctrinales-de classe, intéressées-égoïstes, était-elle différente selon les personnes et les divers groupes sociaux, mais un fait persiste : la population accepta (peut-être parfois avec réticence) les programmes de mobilisation du pouvoir. Si, parmi les Moscovites, il avait existé de fermes inclinaisons antigouvernementales largement répandues, dans ce cas, alors que les régiments ennemis étaient littéralement aux portes de la capitale, cet état d'esprit aurait abouti à des vagues anticommunistes massives, en dépit de la toute puissance de la machine punitive-répressive. Cependant, la situation de Petrograd en 1917, sur laquelle, visiblement, les stratèges allemands se fondaient, ne se répéta à Moscou en 1941.

L'information socialement significative
Les sources témoignent du fait que la population ressentait une " faim " d'informations. K. M. Simonov rapporte : " … J'ai lu (…) le discours de Staline du 3 juin 1941. Je me souviens parfaitement de la sensation que j'ai éprouvée à cet instant. D'abord, ce discours faisait apparaître le fossé colossal qui existait entre les annonces officielles des journaux et la taille réelle du territoire déjà occupé par les Allemands " . N. K. Verjbitsky écrivait le 16 octobre 1941 : " Un vigoureux petit vieux demande dans la rue : - Mais pourquoi aucun d'entre eux ne passe à la radio ? Qu'ils disent au moins quelque chose… Que ça empire, que ça va, peu importe… Autrement, nous sommes dans le brouillard complet et chacun pense ce qu'il veut… " .
L'abondance des rumeurs qui courraient dans le Moscou de la guerre (par exemple, sur " l'arrestation " du Commissaire du peuple à la Défense, S. K. Timoschenko ; sur le " remplacement " de la direction du RKKA au début du mois de juin ; ou alors, au début du mois de septembre - rumeur tout à fait fantastique - sur le fait que les premiers raids aériens sur Moscou étaient dirigés par l'aviateur soviétique, S. A. Levanevsky, disparu pendant une tentative de survol du Pôle Nord en 1937) témoignait de cette pénurie d'informations fiables.

La propagande soviétique
La propagande soviétique connut, pendant les années de guerre, des changements significatifs : ses accents se déplacèrent petit à petit de la doctrine et des classes pour porter sur des aspects nationaux-patriotiques. Ainsi, si dans le discours de V. M. Molotov du 22 juin, le " peuple allemand " était opposé aux " dirigeants fascistes ", dans les déclarations plus tardives de Staline, cette dichotomie était absente. Il y est question de l'" Allemagne hitlérienne " (discours du 3 juin), des " occupants allemands ", des " occupants germano-fascistes qui pillent notre pays ", de " la guerre de libération contre les occupants allemands ", des " hordes hitlériennes " (discours du 6 novembre). Le choix des noms des héros dans le discours de Staline précédant le départ des combattants, prononcé le jour anniversaire de la Révolution d'Octobre, illustre bien la combinaison des éléments communistes avec ceux du patriotisme et du thème de la grande puissance dans la propagande soviétique de novembre 1941 : " Que vous inspire, dans cette guerre, l'exemple courageux de nos éminents ancêtres, Alexandre Nevski, Dimitri Donskoï, Kouzma Minine, Dimitri Pojarsky, Alexandre Souvorov, Mikhaïl Koutouzov ! Que le drapeau de la victoire du grand Lénine vous recouvre ! "
N. K. Verjbitsky écrivait le 9 décembre dans son journal : " La symphonie ''1812'' de Tchaïkovski qui avait été interdite en 1924 car elle contenait l'hymne du tsar ''Gloire à Nicolas'' : ''Tu es glorifié, glorifié, toi notre tsar russe'', etc. est passée à la radio " .
Dans le Bulletin de l'État-major de police de la sécurité et du SD du 8 mars 1942, on pouvait lire : " La propagande soviétique utilise majoritairement des slogans nationaux-patriotiques, et surtout elle préconise la participation des femmes, des paysans et des travailleurs à l'aide apportée au front. Dans la presse et dans les émissions de radio, les lettres des prisonniers allemands et des soldats morts au combat occupent une place importante, qui dressent les tableaux les plus sombres de la difficile situation du Reich et de l'armée allemande sur le front oriental. Par la description précise des crimes soi-disant commis par les Allemands, la propagande entend attiser la haine de la population envers ces derniers " .
La qualité de la propagande soviétique s'améliora petit à petit. Au début de la guerre, en raison de la situation catastrophique alors connue sur tous les fronts, elle se trouvait dans une position compliquée : la réalité était trop amère et contrastait fortement avec l'image d'avant-guerre de la guerre (" peu de sang dans des territoires étrangers "). Dans les documents de cette époque, on rencontre souvent des manifestations du scepticisme de la population à l'égard des informations officielles, de la perplexité due à leur caractère peu concret voire parfois à leur caractère mensonger. Les mémoires de N. A. Astrov, constructeur de tanks, relatent : " Les premiers rapports inquiétants mais pas tout à fait concrets du Bureau d'Information soviétique (Sovinforburo) sont arrivés. (…) Puis, très vite après une série d'annonces sur le fait ''qu'il ne se passait rien d'essentiel sur le front'', le Sovinformburo communiqua que nos régiments avaient dépassé la ville de Minsk. Ça s'est passé le 29 juin, si peu de temps après le début de la guerre que ça paraissait incroyable et bizarre " . Le rapport spécial de la Direction du NKVD de Moscou et sa région sur la réaction de la population au discours de Staline du 3 juin disait : " La situation sur le front est bien plus sérieuse que l'a annoncé Staline. (…) Ici, comme toujours, avec notre savoir-faire habituel nous courrons après les apparences. L'URSS à la veille d'événements décisifs " (Maïzel, directeur des éditions " Culture physique et tourisme ") . Le service d'information du Comité municipal du Parti de Moscou notait le 9 juillet 1941 : " À l'usine n°32 (district Octobre) le contremaître Kalinine a dit ''Les nôtres ne font que bavarder, mais ils livrent la ville. Si chacun écrivait comme il faut dans les journaux, ce serait mieux'' " .
La qualité de la propagande progressa au fur et à mesure de l'amélioration de la situation du front : il devint possible d'écrire la vérité. Par exemple, le médecin E. Sakharova écrivait dans son journal le 6 janvier 1942 : " Nos journaux sont devenus très intéressants, on les lit avec le désir insurmontable de les éplucher en entier (…) Aujourd'hui le discours d'Eden diffusé à la radio sur son voyage en URSS n'était pas exempt d'une certaine poésie. En Amérique, on enregistre chacune de nos victoires, mais ceux-là ne doivent pas se reposer sur nos succès, ils doivent aussi agir, autant que notre front qui, bien entendu, est le plus important et le plus difficile " .

Les récits des témoins
L'amélioration de la confiance des Moscovites envers les médias a provoqué, de toute évidence, la situation suivante. Au début de la guerre, de nombreux Soviétiques accueillaient de façon spécifique les informations émises par la radio et les journaux sur les atrocités commises par les Allemands. Dans un communiqué du Comité municipal de Moscou du 14 août 1941, on pouvait lire : Les travailleurs de l'atelier n°15 de l'usine Sprinkler, " après s'être réuni pendant la pause déjeuner pour lire les journaux, commentaient les annonces du Sovinformburo sur la barbarie des hitlériens dans la zone occupée. Le contremaître de leur atelier, Konkov, qui est sans-parti, s'approche d'eux et se mêle à la conversation en disant que tout ce qui est écrit dans les annonces du Sovinformburo est de la bêtise, qu'il ne faut pas parler de ces déclarations, que tout ça n'est que mensonge, qu'il ne faut pas croire les journaux ; que dans les journaux, c'est une " lavette " qui écrit et ajoute : ''Les fascistes ne fusilleront pas les femmes et les enfants'' " .
Au fur et à mesure que la ligne de front se rapprochait, la quantité d'informations officieuses (récits de réfugiés et notamment de parents de la région de Moscou) augmentait, confirmant les informations officielles. Le journal de Verjbitsky du 8 janvier rapporte : " Dans la rue défilent des paysans en haillons, ils ne portent visiblement pas leurs vêtements habituels, mais les premiers venus, ils sont hirsutes, sauvages. Je leur demande : ''Qui êtes-vous ? - Des prisonniers''. (C'est comme ça que se qualifient les paysans qui ont passé du temps chez les Allemands) " (Cette auto-identification en dit long à elle seule). Le 11 janvier : " j'ai discuté avec un ''prisonnier'' (qui s'est trouvé sous occupation allemande), une kolkhozienne du village de Krasnoe (à côté de Tarutino, district de Maloâroslavec). Dans leur village, il y a eu des fascistes. Ils ont tué tout le bétail à viande et la volaille. ''Ils bouffaient toutes les deux heures. Ils ne nous laissaient pas entrer dans les isbas. On était obligé de dormir dehors et de faire la cuisine sur des feux de bois. Seulement quelques mères avec des tout petits enfants avaient le droit de dormir sous les lits et dans le foin. Ils cuisinaient eux-mêmes sur les poêles russes, mais ils ne savaient pas s'en servir (…) Nous avions peur qu'ils brûlent les maisons. Ils ont demandé à voir le président du kolkhoze. Mais c'était une femme, et enceinte, de huit mois. Nous l'avons accompagnée, l'officier a vu qu'elle était ventrue, il a éclaté de rire et l'a laissée en paix. Ils n'ont touché personne, ils n'ont pas fouillé, ils n'ont pas cherché les biens cachés. Deux jours avant leur retraite, ils nous ont dit de partir dans la forêt et nous ont permis de prendre les vaches. En partant, ils ont brûlé le village. À la demande des femmes, ils ont laissé deux maisons où protéger les petits enfants. Et à trois verstes de là, les Allemands pendaient les gens, les fouettaient, les humiliaient, ils ont tué une institutrice, un président de kolkhoze, ils ont violé des filles'' " .
La question de la conduite des occupants était, de toute évidence, en permanence au centre de l'attention des Moscovites. Dans un rapport des organes du Parti du 24 avril on lisait : " On parle beaucoup des atrocités des fascistes. La majorité s'en indigne, mais il y a certaines personnes qui émettent des doutes et il y a même une propagande fasciste directe " .
Les doutes et la " propagande " ne soutinrent pas la confrontation avec la réalité. En témoigne le sculpteur N. P. Gavrilov, l'hiver 1941, qui se trouvait dans l'armée commandée par K. K. Rokossovski : " … Alors qu'on occupait la campagne de Dedovo, j'ai été confrontée aux faits de barbarie des fascistes, pour lesquels j'avais un sentiment un peu spécial, je ne croyais pas que ça pouvait exister dans la réalité. (…) Près de la haie, j'ai entendu un cri horrible sortir d'un hangar. La porte du hangar s'ouvrit, le chef du secteur politique Maslenov apparut, il portait dans ses bras une fillette nu-pieds, en loques, qui n'arrêtait pas de hurler et demandait qu'on la tue. (…) Il s'est avéré que pendant le combat, dans cette campagne, la fillette avait été violée par cinq Allemands. Elle avait 13 ans. Après quoi, ils avaient mutilé son sexe avec les restes d'une bouteille. Elle est morte d'une hémorragie dans la voiture. On ne l'a pas emmenée jusqu'à Moscou. (…) En entrant dans une isba (cette campagne avait peu brûlé), j'ai vu une femme allongée près d'un tas de bois et couverte d'une natte. À ses côtés se trouvait un enfant de deux ans. Ses pieds dépassaient de la natte. En soulevant la natte, je fut horrifié. L'enfant avait le crâne fendu en deux comme un œuf. La voisine, une vieille dame, me raconta toute l'histoire. Il s'avère que cette femme était veuve et qu'elle avait hébergé cinq Allemands dans son isba. Elle leur faisait le ménage et la cuisine. Elle avait un enfant qui était apparemment malade, qui ne dormait pas et qui pleurait. L'un des Allemands se leva, s'approcha de l'enfant, l'arracha des bras de sa mère et le frappa contre le poêle. Malgré les cris de la mère, il le jeta déjà mort dans la rue. Dans son désespoir, la mère se jeta sur l'Allemand. Il l'a tua d'un coup de fusil et la jeta dehors. Je me souviens que quand Maslenov se rappelait cette petite fille ou racontait l'histoire de cette femme, son visage, emprunt de joie de vivre et le rouge aux joues, devenait gris " .
N. A. Astrov : " J'avais gardé une image figée des Allemands. L'Allemand était gros, placide, généralement un peu grippe-sous et drôle, éternellement avec sa chope de bière à la main ; sa femme, en parfaite maîtresse de maison, vaquait en permanence à la cuisine pour sustenter ses hôtes. Les récits des réfugiés issus des régions occupées ne correspondaient étonnement pas à cette image et, au début, çà me paraissait tout simplement incroyable ce que l'on avait fait de ces gens, rééduqués par le fascisme. Le véritable visage de notre ennemi s'est révélé plus tard, après quelques mois de guerre. Il est apparu qu'ils n'étaient pas des hommes, pas même des bêtes sauvages ordinaires particulièrement avides de sang, lesquelles si elles pouvaient comprendre qu'on les comparait aux Allemands, se vexeraient profondément " .

La propagande allemande
Au fur et à mesure que la situation du front s'améliorait, que les informations compromettant l'ennemi augmentaient, que le régime dans la capitale se durcissait, que la confiance envers les annonces diffusées par les médias soviétiques grandissait, l'influence de la propagande allemande (annonces radiophoniques, tracts, agitateurs) chuta. Dans la première période de la guerre (octobre-novembre), on rencontrait assez souvent des références, bienveillantes dans le ton, à des annonces de la radio allemande, à des tracts de l'ennemi (l'essentiel de la propagande allemande se résumait à " Nous ne nous battons pas contre le peuple russe mais contre les Juifs et les communistes ") . Plus tard, ces références se firent de plus en plus rares.

Les informations reçues par les proches jouèrent un rôle particulier dans la formation d'un certain état d'esprit pour les Moscovites. Cet aspect n'a pas suscité de recherches spécifiques mais on en trouve un témoignage dans le journal intime récemment publié de E. Sakharova .
La statistique démographique et surtout les indicateurs de la mortalité (les données sur la natalité sont moins représentatives car les femmes et en particulier les femmes enceintes ont été évacuées en priorité vers l'Est) sont des révélateurs synthétiques qui reflètent objectivement l'évolution générale des conditions de vie. La mortalité globale à Moscou dans les années d'avant-guerre 1939, 1940 et dans la première moitié de l'année 1941 s'est maintenue dans les limites de 10-15 ‰. En 1939, la ville a enregistré 60 531 décès, en 1940, 67 520.
La mortalité n'a pas dépassé 12 ‰ dans la première moitié de l'année 1941. Mais pour les trois derniers mois de cette année, elle a augmenté, - pour l'ensemble de l'année on enregistra 50 571 décès. En mars, en avril et en mai 1942, le taux de mortalité fut respectivement de 25 ‰, 34 ‰ et 33 ‰. À partir du mois de juin 1942, on observe une régression lente du taux de mortalité qui atteint à la fin de l'année 24 ‰. Ainsi, comparé aux années d'avant-guerre, au printemps 1942, le taux de mortalité avait doublé. Pour cette année là, on enregistra 82 284 décès, et un taux de mortalité annuel de 27,6 ‰.
L'augmentation de la mortalité explique en partie le " vieillissement " général de la population moscovite. En témoignent les changements significatifs de l'âge des décès entre 1939, 1940 et 1942. Si avant-guerre, parmi les morts, les personnes de plus de 40 ans - hommes et femmes - représentaient, en 1939, 38,1 % et 42,3 %, en 1940, 38,9 % et 45,4 %, en 1942, ils représentaient respectivement 63 % et 69,4 %. Dans le même temps, parmi les enfants de moins de 14 ans, le tableau s'était complètement inversé. Leur part dans la mortalité des hommes et des femmes était, en 1939, de 45,3 % et 44,8 %, en 1940, de 45,1 % et 43 %, en 1942, de 16,8 % et 18,4 %.
Mais de toute évidence, les facteurs décisifs responsables de l'augmentation de la mortalité sont la dégradation des conditions matérielles et la situation de stress endurées par les Moscovites. En témoignent les statistiques sur les causes de mortalité : la part des décès dus aux maladies cardio-vasculaires (ici liés en partie au facteur âge) augmenta considérablement : elle était en 1939 de 12,6 %, en 1940, de 14,2 %, en 1941, de 17,2 %, en 1942, de 31,1 %. La mortalité causée par la tuberculose augmenta de façon significative. En 1939, 5517 personnes moururent de cette maladie, en 1940, 5787, en 1941, 5289, en 1942, 9050. Il faut, par ailleurs, remarquer que durant les années de guerre le poids des victimes de maladies infectieuses dans la mortalité générale se réduisit considérablement .

Ainsi, l'évolution des facteurs principaux influençant l'état d'esprit des Moscovites dans le cadre de la période étudiée (juin 1941-mai 1942), était la suivante :
I. Les facteurs d'ordre matériel : 1) la situation alimentaire n'était pas mauvaise durant l'été ; elle fut supportable en automne et en décembre ; presque catastrophique de janvier au début du mois d'avril ; supportable dans la deuxième moitié d'avril et en mai. 2) Les conditions de chauffage n'eurent pas de conséquences sur l'état d'esprit des Moscou durant l'été ; elles furent supportables en automne ; presque catastrophiques en hiver ; mauvaises mais moins graves au printemps. Il n'y eut pas de bombardements jusqu'au 21/22 juin, puis commença une période plus intense jusqu'au mois de novembre ; après quoi on nota une régression significative. 4) La politique répressive du gouvernement fut très sévère durant toute la période à l'exception de quelques jours au milieu du mois d'octobre.
II. Les facteurs d'ordre non matériel : 1) En termes de conduites et de conception du monde, le rapport au pouvoir en place était dans l'ensemble assez loyal durant toute la période. 2) L'information de forte portée sociale : a) La propagande soviétique : le caractère peu concret des informations, leur insuffisance, les accents doctrinaux et de classe (au début de la guerre), évoluèrent vers un renforcement des motifs nationaux-patriotiques et du thème de la grande puissance (au fur et à mesure du déploiement de l'attaque allemande), vers des informations plus concrètes voire une saturation d'informations (avec l'amélioration de la situation au front) ; b) La propagande allemande (estimations préalables) : elle mettait l'accent sur les aspect raciaux et doctrinaux. Son influence chuta à mesure de la diminution des offensives des régiments allemands, et pâtit de la prise de connaissance par la population russe du régime d'occupation ; c) Les récits des témoins : avec le rapprochement de la ligne de front vers Moscou et en particulier après l'occupation par les Allemands de la région de Moscou, puis avec l'expulsion des occupants (soit en novembre-décembre), la quantité d'informations officieuses reçue par les Moscovites sur les actes barbares des occupants augmenta, ce qui renforça la confiance des habitants envers la propagande soviétique, et diminua les effets de la propagande de l'ennemi.


Comment se transforma l'état d'esprit des Moscovites sous l'influence de ces facteurs ?
La période initiale de guerre (juin-septembre). Dans leurs souvenirs les plus tardifs, les témoins soulignent généralement l'élan patriotique qui saisit les Moscovites dès les premiers jours de la guerre et qui ne s'atténua pas pendant la durée de la guerre. Le président du Comité exécutif du Soviet de Moscou, V. P. Pronin, écrivait : " Nous n'oublions pas l'immense élan patriotique qui s'est emparé des Soviétiques dans ces moments. Les Moscovites se sont rendus par bataillons entiers depuis les usines et les fabriques dans les bureaux de recrutement militaire (voenkomat). Des familles et des brigades entières se sont inscrites comme volontaires dans l'Armée Rouge. Des centaines et des milliers d'usines et d'ateliers se sont sentis mobilisés dès les premiers jours de la guerre. Partout régnait la conscience du devoir suprême envers la Patrie, partout on observait un ordre strict " .
La réalité était plus nuancée. Après l'intervention de V. M. Molotov à la radio (le 22 juin à 12h15) des meetings eurent lieu dans les entreprises moscovites au cours desquels " les travailleurs, les employés et les cadres ingénieurs s'indignèrent contre l'insolence et l'action crapuleuse du fascisme allemand et assurèrent le Parti et le gouvernement, et le camarade Staline en personne qu'ils feraient tous les efforts nécessaires à la victoire " (phrase typique présente dans les informations des organes du Parti sur les meetings) . Pendant les deux premiers jours de la guerre, les principaux problèmes liés à la manifestation de la mobilisation n'avaient pas été définis : des centaines de Moscovites (surtout des jeunes) annoncèrent leur enrôlement volontaire dans l'armée. Éloquente est la première phrase du chapitre sur le " Cours de la mobilisation " dans la note d'information préparée par les services des affaires intérieures et de la sécurité d'État pour le Vice-commissaire du peuple aux affaires intérieures V. S. Abakumov qui la prononça le 24 juin : " La mobilisation, conformément au décret du Præsidium du Soviet suprême de l'URSS, dans la ville de Moscou et dans sa région se produit de façon organisée ". Plus loin dans le document : " Les bureaux de recrutement de district de la ville et de la région continuent de recevoir un nombre important de déclarations d'enrôlement anticipé dans l'Armée Rouge. Pour seulement 29 districts de la ville et de la région 3519 déclarations ont été enregistrées. En même temps, dans certains bureaux de recrutement, on a noté un certain manque de préparation dans l'organisation de l'appel sous les drapeaux et on a identifié un état d'esprit négatif parmi les conscrits. Le bureau de recrutement du district Šelkovskij a pris un retard de 5-6 heures dans la mise en œuvre du complément des équipes. L'envoie des recrues supplémentaires a été retardée à cause de l'absence de plan de transfert des groupes de personnes. Dans le district Taganskij, on a retenu au point de recrutement l'appelé Ivanov… ingénieur en chef de l'usine " La faucille et le marteau ", qui a fait de l'agitation en faveur du refus de servir l'Armée Rouge. Dans le district de Kujbyšev, l'appelé Nikolaev … ne voulant par servir dans l'Armée Rouge, s'est suicidé. Dans le district Lénine, le mobilisé Novoselov a fait de l'agitation défaitiste auprès des appelés. Novoselov a été arrêté. Pour un refus de servir dans l'Armée Rouge dans le district de Kirov, l'appelé Karzamanov a été arrêté " .
La tonalité du rapport spécial " Sur le déroulement de la mobilisation dans la ville et la région de Moscou " envoyé par les directions du Commissariat du Peuple à la Sécurité d'État (NKGB) et du NKVD de la ville et de la région de Moscou au Vice-commissaire du NKGB d'URSS B. Z. Kobulov le 26 juin, change. La première phrase du document ne commence pas par la constatation du succès (comme c'était le cas dans le document précédent) mais par l'indication des défauts suivants : " On observe encore quelques lacunes dans le déroulement de la mobilisation dans la ville et la région de Moscou ". Si dans le rapport précédent on notait quelques faits isolés de refus de servir (2 personnes), ce document indique que chez " certains groupes d'appelés, on note des cas d'indiscipline et de refus de servir dans l'Armée Rouge " et offre quatre exemples concrets : un homme incorporable, dans le but d'être exclu de l'enrôlement, s'est blessé à l'arme blanche ; un soldat de l'Armée Rouge s'est donné la mort en se jetant sous un train, un homme a été arrêté pour avoir éviter le recrutement, un appelé s'est jeté par la fenêtre et s'est cassé la jambe. La phrase suivante mérite une attention particulière : " Dans le bureau de recrutement du district Oktâbr', le 24 juin, on prévoyait la présence de 1800 personnes, il n'y en avait que 814 ", soit moins de la moitié. Il est possible d'expliquer ce fait par la mauvaise organisation du travail du bureau de recrutement ou des points de recrutement. Sur cet aspect, rien n'est dit dans le document, mais plus loin on y trouve des faits sur l'incurie des employés des autres bureaux de recrutement à l'échelle des districts et la municipalité, des points de recrutement (queues d'appelés, transfert retardé des équipes formées), en conséquence de quoi les bureaux de recrutement de la région et de la ville de Moscou n'assurèrent pas à temps la présence de 1772 personnes. Dans le document, il n'est fait aucune mention des volontaires. On note une augmentation des cas " de manifestations criminelles et de délinquance. Si les 21 et 22 juin seulement 7 cas de petite criminalité ont été enregistrés, pour la seule journée du 23 juin la quantité de ces manifestations a atteint 23 cas, dont 3 cas de bagarre au couteau " . C'étaient vraisemblablement les conséquences de l'état d'ébriété qui accompagne habituellement les adieux avant le départ pour l'armée .
Les organisations de parti, les organes des affaires intérieures et de la sécurité d'État qui suivaient les réactions de la population depuis le début de la guerre, en marge des discours patriotiques dominants (au moins dans les rapports), ont identifié des propos d'un autre type. Prenons le chapitre d'informations envoyé par les organes des affaires intérieures et de la sécurité d'État à A. S. Serbakov le 23 juin 1941 qui donne une vue des dispositions " négatives " des Moscovites au premier jour de la guerre :
" … Chez une certaine partie de la population, on observe de facto des propos négatifs et un état d'esprit contre-révolutionnaire. ''La guerre contre l'Allemagne a été initiée par nous. Cette guerre a été initiée par notre gouvernement pour détourner les masses nombreuses du sentiment de mécontentement qui a saisi le peuple, du fait de la dictature qui existe chez nous'' (Spund, ancien SR). ''L'Allemagne n'a jamais pu porter un regard tranquille sur notre existence. Nous l'avons tous aidée, nous-mêmes avons vécu dans le manque. Aujourd'hui, l'Allemagne va nous nourrir avec des bombes. Que notre gouvernement maintenant s'entiche d'une politique pacifique sans les masses. À l'arrière, nous ne sommes pas forts, nous ne sommes pas soudés, les gens sont irrités, et à l'intérieur du pays il y aura des confrontations qui compliqueront tout le déroulement des événements. La guerre sera dure et sanglante'' (Lokšina, travailleuse à l'usine NIICIF). ''La guerre est déclarée et nous allons bientôt être bombardés. Les queues interminables pour la nourriture le confirment. C'est une réaction classique de l'arrière. La politique de Litvinov qui était orientée vers la France et l'Angleterre était la bonne. Nous ne sommes pas préparés à la guerre, nous n'avons en assez grand nombre d'abris contre le gaz et contre les bombardements. Dans le peuple, la panique est terrible.'' (Loginov, employé au trust industriel de district de Frounze). ''La guerre est le résultat de ce que l'Allemagne a exigé de l'URSS qu'elle transfert sous son contrôle toute son industrie lourde, ses gisements de pétrole et ses ports de la mer Noire et de la mer baltique'' (Marek, ressortissante étrangère). ''Aujourd'hui la moitié du peuple d'URSS est irrité par le pouvoir soviétique. Beaucoup de gens sont en prison et les chez les paysans, l'état d'esprit est mauvais, si bien qu'il va être difficile de faire la guerre. Le peuple sera contre notre gouvernement'' (Grebensiko, médecin à l'hôpital des chemins de fer du district Staline). ''C'est bien que la guerre ait finalement commencé, la vie en URSS était devenue insupportable. Tout le monde en a assez du travail forcé et de la famine, pourvu que tout cela finisse au plus vite'' (Makarova, travailleuse à l'usine Krasin) " .
Ainsi se présentaient les leitmotivs caractéristiques d'un état d'esprit négatif : une partie importante de la population est mécontente de sa situation sociale et politique ; elle avait un rapport négatif au pouvoir soviétique (presque jusqu'à prévoir l'insurrection) ; elle était persuadée que dans le pays, le front arrière n'était pas uni, que l'URSS n'était pas prête pour la guerre, que la guerre serait dure ; le peuple paniquait (notamment, il se ruait sur les produits alimentaires).
Le dernier aspect appelle des précisions : la population qui se souvenait massivement des difficultés d'approvisionnement de la Première guerre mondiale et surtout de la guerre civile, se dépêcha de retirer des caisses d'épargne ses provisions et d'acheter de la nourriture. Pour un observateur français, ces actes parfaitement naturels des Moscovites ne produisirent pas d'impressions de " panique ". Dans un télégramme chiffré de l'attaché militaire de la France en URSS au ministère de la guerre de France (Vichy), envoyé le 22 juin, il est noté : " La population de Moscou reste très calme, mais de longues queues se forment aux portes des caisses d'épargne, devant les boulangeries et pour le kérosène. La mobilisation de personnes d'âge différent a lieu, mais elle est discrète " .
Dans la note d'information déjà citée adressée à Abakumov le 24 juin, aux motifs " négatifs et contre-révolutionnaires " s'ajoutent " dans certains cas un état d'esprit défaitiste " (sur le caractère inévitable de la victoire de l'Allemagne) .
En témoigne N. A. Astrov : " La radio diffuse presque sans relâche des marches solennelles et triomphantes. Les murs des maisons ont été recouverts d'affiches noires et rouges, qui me tapent sur les nerfs, qui appellent à combattre et à rejoindre le front. La gravité de la situation grandit. Notre retraite ressemblait à une fuite et montrait que nous n'étions pas capables de nous battre, que nous n'en avions pas les moyens. (…) Aussi, dans les premiers mois, nous étions tous d'humeur massacrante, d'autant plus que nous étions obligés de cacher ce sentiment " .
Le rapport spécial de la direction du NKGB de la ville et de la région de Moscou adressé à A. S. Serbakov, le 3 juillet 1941, sur la réaction de la population à l'intervention radiophonique du même jour de I. V. Staline soulignait une forte bipolarisation de l'opinion. Chez une partie des Moscovites (dont les propos dominent dans le rapport), le discours témoignait " d'un nouvel accès de patriotisme, d'énergie et de volonté de combattre ". L'autre partie des Moscovites comprit l'intervention de Staline comme un appel à créer une milice populaire et à développer un mouvement de résistance, et l'interpréta comme un acte de désespoir et un aveu de déconfiture de l'Armée Rouge régulière ; elle se conforta dans son état d'esprit défaitiste. Le rapport ne note aucun autre propos négatif concernant les événements (de politique intérieure) passés .
K. M. Simonov, se rappelant la série de sentiments provoquée par le discours de Staline (fin du sentiment de rupture entre les annonces des médias et les succès réels des Allemands, délivrance des illusions d'un contre-coup rapide et écrasant des régiments soviétiques), remarquait : " Mais par-dessus tous ces sentiments il y en avait encore un autre, le principal. (…) J'ai senti que ce discours, qui ne cachait rien, qui ne voulait rien dissimuler, qui disait la vérité jusqu'au bout, la disait de la seule façon possible dans de telles circonstances. Cela m'a réjoui. Il me semblait que dans des circonstances si pénibles, dire une vérité si cruelle signifiait affirmer sa propre force. Encore une impression. J'ai aimé, j'ai été touché droit au cœur par l'adresse à " Mes amis ". Ça faisait longtemps que l'on ne nous avait pas parlé ainsi dans un discours " .
Ainsi, le discours de Staline secoua en quelque sorte la population, détourna son attention des problèmes intérieurs vers l'extérieur, vers la lutte contre l'agression, en réussissant à focaliser les attentes de la société sur la guerre.
Dans les notes d'information des organes du Parti publiées par R. G. Grigor'ev, entre juillet et septembre 1941, la majorité des propos recueillis dans les conversations concernait des sujets purement militaires (situation du front, mauvaise alimentation des soldats de l'armée active, changement de la composition du commandement comme raison de la défaite des régiments soviétiques, " l'arrestation " de Timošenko, etc.). Parmi les thèmes sociaux et politiques les plus fréquents, on comptait les propos " anti-kolkhoziens " (espoir d'une annulation de la structure kolkhozienne par les Allemands). Un élément revenait également souvent (surtout dans les références issues des sources allemandes) : l'occupation allemande ne menaçait pas le peuple ordinaire, seuls les Juifs et les communistes en souffraient (dans un cas, ces propos sont tenus sans aucune compassion envers les " proscrits "). Cependant, l'antisémitisme prédominait sur l'anticommunisme (une partie de la population accusa les Juifs de manquement au service militaire et au travail). Les gens formulaient aussi l'espoir d'une amélioration de leur situation matérielle avec l'arrivée des régiments allemands. Les tenants d'un état d'esprit " négatif " occupaient diverses positions sociales : ils comprenaient une employée de vestiaire, une garde d'enfants de l'institut de médecine, un typographe d'un atelier de composition, un débardeur, un instructeur du département de sécurité sociale, le vice directeur du département du Comité Central chargé de l'union des institutions d'instruction politique, un technologiste, un ouvrier (vivant dans un baraquement), un autre débardeur, un plombier . Les attentes de manifestations antisoviétiques propres aux premiers jours de la guerre ne sont pas fixées dans les sources (pour un tableau complet il faudrait conduire des recherches sur les rapports d'information des organes de sécurité de cette période qui nous étaient inaccessibles).
Cependant, il naît de ces sources l'impression que dans les premiers jours de la guerre, les propos ouvertement antisoviétiques qui circulaient parmi les Moscovites et leur attente de manifestations anticommunistes ont été en quelques sortes étouffés. La catastrophe au front (la population l'avait deviné), la sévérité des actions menées par les organes des affaires intérieures et de la sécurité d'État permirent, de toute évidence, au régime communiste d'empêcher la consolidation des forces de mécontentement et de renverser les espoirs de ces dernières contre l'armée allemande. Dans des conditions de défaites militaires, c'était pour le pouvoir d'État une situation optimale : il ne naquit pas de front de lutte intérieur.
Dans la nuit du 21 au 22 juin eut lieu le premier raid aérien sur Moscou. Les Moscovites s'habituèrent et s'adaptèrent vite aux bombardements. Voilà ce qu'écrivait le médecin A. G. Dreitser : " 8 août 1941. Les al[ertes] a[ériennes] sont de plus en plus fréquentes. La population éteint rapidement et habilement les briquets. (…) À 11 heures du soir, appel au métro " Sokol ". En bas, les gens sont allongés en quatre rangées, il y a surtout des femmes et des enfants. Ils sont couchés selon un ordre bien défini. Chaque famille a sa parcelle. On dispose d'abord les journaux par terre puis les couvertures et les oreillers. Les enfants dorment et les adultes se divertissent de différentes façons. On boit le thé, qui est même agrémenté de confiture. On se rend visite les uns aux autres. On bavarde à voix basse. On joue aux dominos. Il y a quelques couples de joueurs d'échecs entourés de leurs ''supporters''. Beaucoup lisent des livres, tricotent, reprisent des bas, raccommodent du linge. Bref, on s'est bien installé, pour longtemps. Les places sont fixes, les gens, ''abonnés''. Des deux côtés du tunnel, les trains sont immobilisés et les petits enfants dorment sur les banquettes " .
Petit à petit, surmontant la peur, les Moscovites apprirent à travailler sous la menace des bombes, sans descendre dans les abris. N. A. Astrov rapporte : " La ville était bombardée mais les architectes et les secrétaires chargée de la polycopie ne quittaient pas le travail. Pour se reposer, on se réfugiait sous les tables à dessin. Si les bombes tombaient à proximité, les filles de la polycopie pleuraient de peur, leurs larmes tombaient sur les feuilles de calques couvertes d'encre de Chine et formaient des flaques noires. On était obligé de changer les calques et de refaire les copies. Personne ne quittait le travail " .
À la lecture des documents de cette période, on a souvent l'impression que le peuple ordinaire faisait fréquemment preuve d'un plus grand héroïsme que les directions aux échelons inférieurs et intermédiaires. Ce fait est particulièrement remarquable pendant les jours dits de " panique " d'octobre 1941.

La période de l'attaque allemande sur Moscou (octobre-novembre).
Dans le Bulletin de l'État-major de la police de la sécurité et du SD du 8 mai 1942, on trouve : " Dans les jours critiques d'octobre 1941, le ressentiment de la population envers le régime soviétique s'est fortement manifesté, à cause de l'inconsistance des organes du pouvoir qui ont assuré leur seule survie et ont abandonné la population à son propre sort " .
Cette analyse est-elle juste ? Dans la nuit du 15 au 16 octobre 1941, après la promulgation de la résolution du GKO du 16 octobre " sur l'évacuation de la ville de Moscou, la capitale de l'URSS " commença l'évacuation hâtive au fin fond du pays d'une série d'organisations et d'institutions (du gouvernement, de l'État-major général, des académies militaires, des Commissariats du peuple, des ambassades, des usines, etc.). On effectua le minage des plus grosses usines, des centrales électriques, des ponts, du métro. Il fut décidé de vendre aux ouvriers et aux employés un poud [16,38 kg] de farine ou de blé, soit davantage que la norme prévue, et de leur payer un mois de salaire d'avance. À cause de la fuite massive des directeurs des entreprises et des organisations, de l'arrêt du métro et de l'absence d'informations, les mesures prises d'avance par les pouvoirs provoquèrent la perplexité, le mécontentement, la dispersion et le désarroi d'une partie de la population .
En effet, comme le note la documentation allemande, de nombreux représentants des organes du pouvoir soviétique " assuraient leur survie, abandonnant la population à son propre sort ". Ce fait s'explique en particulier par l'affaiblissement évoqué ci-dessus des organisations de Parti de Moscou en matière d'encadrement dans les premiers mois de la guerre. Entre le 16 et le 18 octobre, d'après des données incomplètes, " sur 438 entreprises, institutions et organisations, 770 cadres dirigeants avaient fui. (…) La fuite de certains directeurs d'entreprises et d'institutions s'est accompagnée d'un pillage massif des biens matériels et de la liquidation de ces biens. Pendant ces journées, de l'argent liquide - 1 480 000 roubles - et des biens pour une valeur de 1 051 000 roubles on été volés. Des centaines de véhicules automobiles légers et lourds ont été dérobés " .
En conséquence de ces bouleversements, en particulier " le 16 octobre 1941, la station radio émettrice du Commissariat du peuple à la flotte maritime à Tomilino et la station réceptrice de ce même Commissariat aux Vešnâk ont été mises hors d'usage. En outre, le bureau de la radio et la station téléphonique automatique qui se trouvaient dans le Commissariat du peuple à la flotte maritime, au n°1 de la rue Roždenstvenok, ont été détruits. À cause de cette mise hors service des stations radio de la flotte, les points suivants d'Union soviétique ont été privés de toute liaison radio : Leningrad, Mourmansk, Arkhangelsk, Krasnoïarsk, Novossibirsk, Astrakhan, Bakou, Makhatchkala, Molotov, Rostov, Touapsé, Batoumi et d'autres villes. La correspondance et notamment la correspondance chiffrée des Commissariats à la flotte maritime et à la flotte fluviale passait par ces points " .
En témoignent les récits du tchékiste B. Â. Cmelev : " L'unique voie qui reliait encore Moscou aux autres villes du pays, c'était la route de Riazan. Les autres étaient ou bien barrées par les Allemands, ou bien elles étaient bombardées. On commençait à piller les magasins, surtout les bijouteries, tandis que nos groupes mettaient déjà la main sur ces vauriens. Je me souviens que nous avions conduit l'un de ces voleurs au tribunal, qui essayait de transporter dans un landau deux valises remplies de pierres précieuses et d'or… Deux valises pleines ! (…) Les gens commençaient à douter que Moscou puisse tenir, les gens fuyaient la ville. Chacun de son côté. On ne savait que faire de toutes les sortes de petites valises, de cartables, de sacs à main qui remplissaient les marchés aux puces. Le monde allait par vague sur la route de Riazan. L'exode hors de Moscou commençait… Ça a continué comme ça pendant trois jours, pas plus, du 16 au 20 octobre " .
G. B. Rešetin, qui travaillait alors dans l'une des entreprises moscovites rapportait : " le 14 octobre, nous devions tous être prêts à l'évacuation. Mais… quand on est arrivé à l'usine le matin du 14 octobre, on a découvert que la direction était absente : elle était déjà partie. Un brouhaha commença à s'élever. Les ouvriers se dirigèrent vers la comptabilité pour demander leur compte : le règlement voulait que les salaires soient versés tous les deux mois. Pas de caissier. Personne à la direction. Il n'y avait personne. L'agitation montait. Les fines cloisons de contre-plaqué de la comptabilité tremblaient sous la pression des hommes. Finalement, au bout de deux heures environ, on annonça que l'argent allait être distribué maintenant. On proposa à ceux qui le souhaitaient de suivre l'usine à Tachkent, chacun selon ses propres possibilités. Une partie des convois chargés des équipements étaient déjà partie, le reste était en train d'être chargé, mais on ne réussirait pas à trouver une place pour tout le monde dans les wagons. (…) Le 16 octobre 1941, la route des Enthousiastes fut envahie par des gens en fuite. Dans le bruit, les cris, le chahut. Les gens partaient vers l'Est, du côté de la ville de Gorki. (…) Le poste routier Ilitch. C'est là que commence la route des Enthousiastes. Sur la place, des feuilles et des bouts de papier volent, il y a des ordures, ça sent le brûlé. N'importe qui, ici et là, arrête les voitures qui se dirigent vers la route. Les partants se font voler, frapper, on les dépouille de leurs affaires, en les jetant au sol. Des interjections retentissent : à bas les Juifs ! (…) Jamais je n'aurais cru un pareil récit si je ne l'avais vu de mes yeux. Dans notre école, il y avait aussi des Juifs, mais je ne me souviens pas de cas aussi flagrants et manifestes d'antisémitisme. Il y avait des petites railleries, bénignes, plutôt blagueuses, pas plus. C'est pourquoi, ce 16 octobre 1941, au poste routier Ilitch, ces règlements de compte sauvage contre les Juifs, et pas seulement contre eux, m'ont tellement bouleversé " .
N. K. Verjbitsky écrivait le 17 octobre : " Petit à petit, de plus en plus d'éléments précisent le tableau de ce qui s'est produit hier. (Certains qualifient le fait d'immense provocation, d'autres non moins d'ânerie colossale.) (…) Les ouvriers en veulent aux chefs qui ont pris la fuite les premiers. La faute en incombe aux hommes du Parti ". Le 18 octobre : " Tout le monde se creuse la tête sur les raisons de la panique survenue la veille. Qui des dirigeants a donné l'ordre de fermer les usines ? De payer les salaires des ouvriers ? Qui est l'auteur de ce gâchis, de cette fuite généralisée, du pillage, de ce trouble des esprits ? Aucune sorte de littérature murale ne paraît, à part les journaux. À la place, de toutes parts, on bout d'indignation, on parle fort, on crie à la trahison, on dénonce le fait que ''les rats ont quitté le navire'' et encore en emportant avec eux des objets de valeur. (…) L'hystérie d'en haut a contaminé les masses. Les gens commencent à se rappeler et à énumérer toutes les vexations, les persécutions, les injustices, le bâillonnement, les offenses bureaucratiques des fonctionnaires, la présomption et la suffisance des hommes du Parti, les ordres draconiens, les privations, la tromperie systématique des masses, les bobards des flagorneurs dans les journaux et les louanges… C'est terrible à entendre. Les gens parlent du fond de leur cœur. Est-ce possible qu'une ville dont tel est l'état d'esprit puisse tenir ? Et encore une fois, c'est le brouillard pour tout le monde. Dans les queues, il y a des bagarres, on étouffe les vieux, on pousse aux portes des magasins, les jeunes tombent dans la délinquance, tandis que les miliciens se baladent à deux ou à quatre sur les trottoirs et fument des cigarettes. ''On n'a pas d'instructions…'' Oui, le 16 octobre 1941 entrera dans l'histoire de Moscou comme la date la plus honteuse, la date de la trouille, de la dispersion et de la trahison. Et qui nous a collé cette date, cette honte ? Les gens qui les premiers ont claironné leur héroïsme, leur rigueur, leur devoir, leur honneur… La route des Enthousiastes s'est couverte de honte, cette route sur laquelle les automobiles des ''enthousiastes'' (littéralement) du soir se sont ruées vers l'Est, chargées de lits en nickel, de valises de cuir, de tapis, de coffrets, de portefeuilles ventrus et de la chair grasse des propriétaires de tout ce fatras. (…) Et maintenant, on m'annonce qu'au poste Abelmanovskaâ, la foule elle-même retient les fuyards et les traîne hors de leurs voitures. La foule est toujours honnête dans le bien comme dans le mal " .
Un autre document, le rapport du 18 octobre 1941 du chef de la direction du NKVD de la ville et de la région de Moscou M. I. Žuravlev, sur les réactions de la population à l'approche de l'ennemi vers la capitale, note : " les 16 et 17 octobre 1941, dans une série d'entreprises industrielles de la ville et de la région de Moscou, on a observé des manifestations anarchiques chez une certaine partie des ouvriers ". Par quoi se traduisait cette" anarchie " ? Les ouvriers exigeaient qu'on leur paie leur salaire dû, ne laissaient pas les employés de la direction quitter Moscou, se saoulaient, pillaient des biens (et en particulier de l'alcool), tentaient de casser les équipements. On dénombra 39 " manifestations " au total. Parmi elles, quatre seulement peuvent être, à la rigueur, considérées comme politiques : 1) le 17 octobre, le lendemain d'une soûlerie avec deux copains, l'ajusteur de l'usine de motocycles de Moscou " Nekrasov, en compagnie de ces deux personnes, a fait de l'agitation contre-révolutionnaire de groupe, de nature pogromiste, près du garage de l'usine, en appelant les ouvriers à supprimer les Juifs " ; 2) à l'usine n°8 (district Mytisinskij) environ 1000 ouvriers ont tenté de pénétrer dans la cour. Certaines personnes ont alors mené une forte agitation contre-révolutionnaire et ont exigé de faire sauter l'usine " ; 3) le 16 octobre, à cause du fait que les salaires n'ont pas été distribués à l'usine n°58, les ouvriers ont défilé en foule en réclamant de l'argent. Chez certains ouvriers, on pouvait entendre les cris ''à bas les communistes'' etc. ; 4) " Le 17 octobre, dans le district Bronnickij dans les campagnes de Nikulino et de Toropovo, certaines maisons kolkhoziennes, à 14h, ont hissé des drapeaux blancs " . Ainsi, il y eut 4 cas sur 39, dont 2 dans la région de Moscou !
Ce ne serait probablement pas juste de politiser les événements tragiques du milieu du mois d'octobre 1941, comme l'ont fait les Allemands en parlant " des manifestations du ressentiment de la population envers le régime soviétique ". Ce n'est précisément pas contre le régime qu'il y eut des manifestations. C'est la désertion massive des directions, il est vrai des membres du Parti Communiste bolchevique, quittant leurs équipes et leurs entreprises, qui a provoqué l'indignation des masses. Et ce n'était pas le peuple qui était à l'origine de cette panique. Comme le remarquait Verjbitsky, l'hystérie du haut contamina les masses ; et, en outre, " l'exode hors de Moscou " fut initiée par les directeurs des usines qui proposèrent aux ouvriers d'évacuer la ville par leurs propres moyens vers l'Est du pays. Dans ces circonstances, c'est la conjugaison de la désertion de la direction, de l'exode massif hors de Moscou qui traduisait essentiellement le refus d'une grande partie des Moscovites de passer " sous occupation ", et non des insurrections antisoviétiques qui provoqua les principales manifestations " d'hystérie " (" de panique " ?). Il y eut aussi, ces jours-là, des " manifestations " tout autres. L. Kolodnyj s'en fait l'écho : " Des témoins se souviennent que Moscou avait une allure qui ne lui ressemblait pas, les gens se pressaient vers le centre, dans les rues principales, ils convergeaient vers le Kremlin : les périphéries semblées vidées de leurs habitants " (autrement dit une partie de la population partait sous la menace de l'occupation, une autre, en se concentrant au centre de la ville, s'apprêtait à lutter jusqu'au bout).
Quant au Kremlin, on y avait vraisemblablement bien évalué l'état d'esprit de la population. En témoigne le commissaire du peuple à l'industrie aéronautique, A. I. Šahurin. Le 16 octobre, il avait été appelé par Staline. Brusquement Staline lui demanda : " Comment ça va à Moscou ? (…) J'ai dit : J'étais dans les usines ce matin. Dans l'une d'elles, en me voyant, les gens se sont étonnés : ''Et nous qui pensions, m'a dit une employée, que vous étiez tous partis''. Dans une autre usine, les ouvriers étaient indignés par le fait que tout le monde n'avait pas été payé ; on leur avait dit que le directeur avait emporté l'argent et qu'à la banque d'État il n'y avait plus suffisamment de coupures. (…) Les tramways ne roulent pas, le métro ne marche pas, les boulangeries et les autres magasins sont fermés. Staline se retourna vers Serbakov : Pourquoi ? Et, sans attendre la réponse, il se mit à marcher. Puis il dit : Bon, ce n'est rien. Je pense que ce sera pire. Et, s'adressant à Serbakov, il ajouta : Il faut rétablir d'urgence le tramway et le métro. Ouvrir les boulangeries, les magasins, les cantines et aussi les établissements de santé (…) Vous et Pronin devez aujourd'hui parler à la radio, appeler au calme, au courage, dire que le fonctionnement normal des transports, des cantines, et des autres établissements de service courant sera assuré. Après s'être tu encore un petit temps, Staline leva la main : Bon, c'est tout " .
Il faut retenir ici que Staline s'attendait à pire ; après avoir pris connaissance de la situation de la ville, il ordonna alors d'annuler les mesures radicales prises la veille. Était-ce la conduite courageuse d'une série de Moscovites (à la différence d'une part importante de la direction) qui fut le facteur déterminant, qui changea le cours des événements, était-ce le dernier argument qui convainquit Staline qu'il était possible de sauver Moscou ? La logique de la résolution du GKO du 19 octobre (situation de siège, exécution sur-le-champ des provocateurs) remplaça la logique de la résolution du GKO du 15 octobre (évacuation, minage).
Les sources allemandes citées (du mois de mai 1942) notent, que la propagande soviétique réussit rapidement à " reprendre sous son plein contrôle l'état d'esprit de la population. Globalement, l'idée de la chute de Moscou n'est plus admise " . Le commandant d'armes de Moscou K. R. Sinilov rapportait : " À partir du 19 [octobre] la ville vécut une vie plus ou moins normale. Toutes les organisations, les établissements, les entreprises fonctionnaient normalement. La ville était protégée par des régiments qui patrouillaient jours et nuits. La population prit une part active à la protection de la ville, tous les types d'anomalies étaient signalés par téléphone et par courrier. Si la population n'avait pas autant participé, nous n'aurions certainement pas réussi à maintenir l'ordre tel que nous l'avons fait. (…) Le soutien de la population était grand non seulement dans ses comportements, mais aussi en matière d'aide pratique à la mainmise sur les contrevenants à l'ordre social. Maintenant, il nous reste de cela toute sorte de lettres. La plupart étaient adressées au commandant de la région, au Conseil militaire, au Comité de Moscou. On m'a écrit de nombreuses lettres, des ouvriers jusqu'aux savants -des ingénieurs et des professeurs. (…) Nous prêtions l'oreille à tous ces conseils, nous en tirions toujours quelque chose, nous exprimions notre gratitude, nous répondions à de nombreuses lettres " .
La parade historique du 7 novembre 1941 sur la Place rouge, les interventions de Staline des 6 et 7 novembre consolidèrent le changement d'état d'esprit des masses qui étaient passées du doute et de l'abattement au courage et à la conviction de la victoire. Une multitude de témoignages sur l'influence mobilisatrice et inspiratrice exercée par la parade sur la population a été conservée . Tenons-nous en à un seul exemple. K. R. Sinilov se rappelle : " Avant la parade, j'avais reçu beaucoup de lettres du peuple. Elles contenaient des conseils variés sur le maintien de l'ordre dans la ville, on y trouvait de nombreuses propositions sur l'organisation de la défense, sur les moyens à utiliser, divers projets étaient proposés. De certaines lettres émanait un doute, on sentait, dans quelques unes, que nous ne pourrions pas tenir Moscou. Dans certaines -il est vrai qu'elles étaient très rares-, on nous signalait qu'il ne fallait en aucun cas tenir Moscou, qu'il ne fallait pas manifester d'opposition afin de ne pas exposer les enfants et les vieillards au danger. Après la parade, je n'ai plus reçu aucune lettre de ce genre. Au contraire, on m'écrivait qu'il fallait défendre Moscou, que nous en avions la force, que nous en avions la certitude. (…) Après la parade, l'état d'esprit avait complètement changé. Dans les queues, les conversations étaient différentes, la confiance se manifestait. (…) Après la parade, il s'est produit un changement dans les conversations, dans l'état d'esprit, même les changements extérieurs étaient visibles. Ce qui s'était passé dans les consciences, à l'intérieur de chacun, se reflétait dans les comportements. Le 7 novembre et les jours suivants, le peuple était devenu tout autre : il était gai, riant, plein de joie de vivre, souriant, une solidité particulière était apparue, une confiance " .
L'influence du discours de Staline fut sans précédent. G. B. Rešetin s'en souvient : " Dans ces jours [d'octobre], ces jours critiques pour la capitale, on attendait les mots de Staline. Nous savions qu'il était au Kremlin bien que le gouvernement se trouvât à Kouïbychev. Nous attendions avec impatience et avec espoir l'intervention de Staline. (…) Le 17 octobre, le secrétaire du Comité du Parti de Moscou Alexandre Sergeevic Serbakov fit une discours à la radio. Il appela au courage et à l'ordre. Mais ce n'était pas ça. On avait envie d'entendre Staline, notre guide, notre maître " . Dans la rédaction de l'élève Eli Rasikas (15 ans) " Ma journée du 6 novembre 1941 et la matinée du 7 novembre " : " …La radio a annoncé que le camarade Staline allait faire une intervention. Voilà ce qu'il manquait aux Moscovites, agités et troublés (…). Au moment où I. V. Staline commença à parler, les canons anti-aériens se mirent à gronder. Mais ce n'est pas le sujet. On buvait avec avidité les paroles du guide sous les détonations des armes lourdes, on n'avait pas du tout peur, et notre âme était légère et claire. Notre humeur s'améliora, c'est pourquoi, semble-t-il, les mots du guide ne sont pas de simples mots, ils sont magiques. Et, moi-même je ne sais pas pourquoi, on avait envie de hurler ''Hourra !'', aussi fort que le permet la voix " .
Les données présentées dans le résumé du 18 novembre de la correspondance traitée par la censure militaire de la ville et de la région de Moscou entre le 1er et le 15 novembre 1941 sont significatives : " Les bureaux de la censure militaire de la ville et de la région de Moscou entre le 1er et le 15 novembre 1941 ont traité 2 626 507 pièces de correspondance, soit 100 % de la correspondance reçue. Parmi elle, 3214 pièces ont été confisquées et une partie du texte de 30 532 documents a été rayé. La correspondance examinée, dans sa majorité absolue, reflète l'état d'esprit positif de la population. Dans 75 % des documents traités, on note une amélioration sensible de l'état d'esprit provoquée par l'intervention du camarade Staline " (6-7 novembre 1941) " Par ailleurs, on note des faits traduisant un état d'esprit négatif, liés aux difficultés de trouver un emploi, au ravitaillement et à l'évacuation (les propos correspondants sont donnés). " En même temps, on note aussi bien dans la correspondance reçue qu'envoyée des faits d'antisémitisme au sein de la population et des soldats de l'Armée Rouge " (la fuite massive des Juifs hors de Moscou avait irrité les habitants) . Comme on le voit, les manifestations de mécontentement politique, l'état d'esprit défaitiste étaient absents.
Le panorama analogue pour la période allant du 15 novembre au 1er décembre 1941 dessine à peu près le même tableau : " Les bureaux de la censure militaire de la ville et de la région de Moscou entre le 15 novembre et le 1er décembre 1941 ont traité 2 505 867 pièces de correspondance, soit 100 % de la correspondance reçue. Parmi elle, 3698 pièces ont été confisquées et une partie du texte de 26 276 documents a été rayé. La correspondance examinée, dans sa majorité absolue, reflète l'état d'esprit positif de la population. (…) Par ailleurs, dans une partie de la correspondance issue de l'armée active, on note des faits reflétant un état d'esprit négatif lié aux questions de nourriture et d'approvisionnement en vêtements chauds. En même temps, on identifie des manifestations d'antisoviétisme ". (Si l'on en juge des extraits donnés, on considère comme " manifestations d'antisoviétisme " les doutes formulés sur la victoire de l'Armée Rouge, les certitudes que l'Allemand " n'a rien de mauvais. Il ne fait de mal à personne ".) " Toute cette correspondance est soumise à la confiscation. Les manifestations d'états d'esprit analogues se rencontrent aussi chez une partie de la population civile. (Dans les extraits donnés, la difficile situation alimentaire de Moscou ressort.) " De nombreuses lettres de Moscou font part des difficultés de trouver un emploi " , en bref, on rencontre dans les lettres, des plaintes d'ordre strictement quotidien. Il est probable que la localisation de " l'état d'esprit négatif " presque exclusivement dans la sphère sociale quotidienne s'explique en partie par la féminisation en cours de la ville de Moscou : les femmes, sont, comme il se doit, moins politisées que les hommes (du mois, c'était le cas des femmes moscovites à cette époque).
Le témoignage d'un observateur indépendant, le colonel Duval, attaché militaire de la France en Turquie, est curieux. Dans son rapport à l'État-major général des forces armées de la France (le communiqué a été établi en décembre sur la base des informations reçues de l'attaché commercial de la France à Moscou, Monsieur Brillat), portant sur la mobilisation des Moscovites dans l'armée, sur la construction des lignes de défense, le colonel Duval notait : " Il reste dans la ville 2-3 millions d'habitants qui seront armés en cas de nécessité militaire. Le ravitaillement est strictement limité aux besoins minimaux mais il fonctionne avec régularité par un système de rationnement. Chacun reçoit une ration composée de pain noir, de saucisses, de choux et de thé. La viande, le beurre, les œufs, le thé, le tabac sont des biens rares. La mobilisation générale de la population de Moscou a été assurée brillamment grâce aux mesures fermes, mais intelligentes et prudentes, préconisées par Staline et Beria. (…) Le président du Soviet de Moscou, Pronin, leur a été d'une grande aide. L'appareil administratif fonctionne impeccablement. Du reste, la population, en 20 ans de régime soviétique, s'est habituée à la discipline. Dans la ville, il n'y a aucun désordre en dépit des raids aériens et de l'absence de la milice qui a été subitement mobilisée et qui, en grande partie, était envoyée au front pendant les journées de panique des 15-18 octobre. Une nouvelle police militaire a été créée. Les bataillons de femmes envoyées au front du travail ont une bonne tenue militaire. Dans les groupes militaires qui parcourent la ville sans interruption, il y a aussi des femmes, dont le nombre atteint 10 % " .

La période de la contre-attaque soviétique (décembre-mai)
Le 5-6 décembre commença la contre-attaque de l'Armée Rouge dans la région de Moscou. Comment la population réagit-elle à cela ? Les rapports des dirigeants des groupes de travail spécial constituent une source extrêmement intéressante (en automne 1941, en raison de la menace de la prise de Moscou par l'ennemi, de nombreux agents des komsomols et du Parti sont passés dans l'illégalité afin de continuer à travailler dans les conditions de l'occupation allemande ; des organisations clandestines avaient été créées, lesquelles furent maintenues après la contre-attaque soviétique et s'occupèrent notamment de " sonder " l'état d'esprit des Moscovites). Dans ces comptes-rendus élémentaires, des conversations entières sont parfois retranscrites, les tournures de langage ; leurs auteurs ont " enregistré " les informations dans les situations les plus informelles : dans les queues, aux bains russes etc.
Le ton général des communiqués, en décembre, reflétait la joie des Moscovites, leur confiance accrue en la victoire. Dans l'ensemble, la population accueillit avec compréhension la décision du gouvernement d'organiser une loterie à lots en argent et en nature. L'argumentaire était curieux : " À l'administration de l'immeuble n°35, rue B. Semenovskaâ, dans une conversation sur la loterie, une ménagère âgée de 50 ans dit : ''Tout cet argent ira à l'Armée Rouge. Je salue cette loterie et je suis la première à y souscrire. Ma sœur en a elle-même fait l'expérience et elle a vu de ses yeux comment les fascistes dépouillaient les gens jusqu'au dernier fil, comment devant tout le monde ils arrachaient les couvertures des enfants en bas âge. Pour supprimer ces salauds, est-il pensable de ménager quoi que ce soit''. (…) Même les catégories d'ouvriers et d'employés faiblement rémunérés souscrivent amicalement à la loterie et prennent des billets. (…) Voici une conversation intéressante entendue aux bains (district Sovetskij). Une femme de 28-30 ans dit à une vieille dame : ''Dans notre fabrique, en ce moment, on fait passer une souscription pour une loterie, et tu sais, ils sont malins ceux qu'il la présente : il n'y a pas un billet à moins de 10 roubles, alors je n'ai pas souscrit, je n'ai déjà pas assez d'argent pour moi''. Et la vieille de lui répondre : ''Idiote, tu ne comprends rien à la vie. Moi-même, alors que je suis vieille, j'ai donné tout ce que j'avais, pourvu que l'on chasse les Allemands. J'ai une fille qui sert comme infirmière et elle m'écrit comment les Allemands humilient les Russes. Ce n'est pas possible que toi qui a un petit enfant, tu ne veuilles pas que nous vivions mieux ?'' (…) Parfois, on rencontre des gens qui viennent des zones occupées par les Allemands. Ils racontent les pillages et les violences commises sur les citoyens soviétiques. Voilà un exemple caractéristique de leurs propos : ''Jusqu'à l'arrivée des Allemands dans notre région, sincèrement, je n'arrivais pas à croire qu'ils étaient capables de nous dépouiller ainsi, d'humilier et de tuer, mais maintenant j'en ai fait une expérience amère, et, pour me venger, je suis prête à m'acquitter de n'importe quelle tâche''. Tout le monde vit à l'heure du front. Dans les queues, on parle des nouvelles reçues par le courrier venu du front. Les gens montrent un grand amour et de la chaleur envers les combattants de l'Armée Rouge. N'importe quelle ménagère est capable de donner les noms de famille des généraux qui commandent telle ou telle partie du front sans se tromper. Le plus connu est le général Rokossovski : ''Celui-là va leur montrer de quel bois on se chauffe''. Devant les magasins d'alimentation, le mécontentement se reporte sur l'incurie de l'administration des magasins ".
Par ailleurs, on rencontre dans les comptes-rendus des indications sur la dégradation de l'approvisionnement, ce qui plonge parfois les Moscovites dans le désespoir : " Arrive dans l'atelier de l'usine, le technicien chef et directeur par intérim Strykul' et dit à Petrov, le chef de l'atelier : ''Si lundi, je ne viens pas travailler, considère que je ne suis plus en vie. Je ne peux plus vivre comme ça. Je vais égorger ma femme et je me tirerai une balle. Au printemps, je ne serai pas le seul comme ça, beaucoup se retrouveront dans cette situation. Je ne suis pas seul à mourir de faim, nous sommes des centaines de milliers. Voilà ce que cette guerre et notre politique de bravoure ont causé'' ". De toute évidence, la famine qui survenait à nouveau réveilla les conversations antisoviétiques, un temps étouffées : " Une employée de l'usine Volkov : ''La guerre va se terminer et de toute façon ça ira mal. Ils vont encore tirer les marrons du feu''. Une deuxième employée, Katia, répond : ''Mais qui va tirer les marrons du feu ?''- ''Le parti et Staline, évidemment. On dit que Romanov était mauvais, mais est-ce qu'on vivait aussi mal que maintenant. Est-ce que c'est de notre faute si on a décidé de faire la guerre ? Non, c'est à cause de lui. Il a peur d'être foutu, mais nous on s'en fiche. L'Allemand n'est pas contre nous, il est le contre le bolchevisme. Si eux, ces maudits bolcheviques, étaient moins nombreux, il n'y aurait pas eu de guerre. On crie contre la guerre mais on a donné tout le blé aux Allemands. Maintenant on n'a plus que nos doigts à sucer'' ". On entendait des doutes émis sur la durabilité des succès militaires obtenus, et aussi sur le sens de la guerre qui était menée : " Propos d'un citoyen en uniforme de l'Armée Rouge : ''J'en ai assez de faire la guerre ! Je suis tireur, je prépare toujours mes balles moi-même. Être fait prisonnier chez les Allemands, c'est mauvais, mais si tu t'enfuis du front, on te jette dans les camps de Staline et tu deviens un homme méprisable. Tomber dans un camp de Staline, c'est pareil que dans un camp allemand. Plutôt se mettre une balle dans la tête. Des fois tu penses : pourquoi nous faisons la guerre, pourquoi des millions de vie jeunes périssent ? Tu réfléchis et tu ne sais pas. Je suis membre du Parti (…) J'ai le sentiment que tout le poids de cette maudite guerre pèse seulement sur les épaules de la classe ouvrière. Vous pensez que ça n'a pas d'influence sur l'armée qu'à Moscou on ne fasse que dire que nous mangeons soi-disant à satiété ?'' " Ces conversations ont eu lieu à Moscou le 14 et le 24 décembre 1941 .
La note d'information de M. I. Žuravlev au Commissaire du peuple aux affaires intérieures d'URSS, L. L. Beria, sur les réactions de la population à la débâcle du 30 décembre 1941 des troupes hitlériennes dans la région de Moscou, confirmait que d'un côté " les succès de l'Armée Rouge avaient encore renforcé la confiance de la population de la ville et de la région de Moscou dans la défaite inévitable des troupes d'Hitler ", de l'autre, elle rendait compte de toute une série de propos dont le refrain se réduisait à la phrase suivante " il est encore trop pour se réjouir de ces succès " .
Les mois suivants, la situation alimentaire frisa la catastrophe. De ce fait, durant l'hiver, le sentiment anti-paysan grandit chez les citadins affamés. Par ailleurs, la perplexité tranquille du mois de décembre laissa place jusqu'au printemps au pathos communiste-égalitariste suscité par les principes " du rationnement des denrées agricoles ". En témoigne Verjbitsky : " Quelqu'un qui vendait un paquet de mauvais tabac à un prix spéculé a pris 5 ans de prison. (…) Quant aux kolkhoziens qui vendent des concombres en salaison à 20 roubles le kilo, ils ne prennent rien ". 14 décembre : " Au marché, un lieutenant tançait vertement une kolkhozienne parce qu'elle tirait sur la corde en demandant 10 roubles pour un kilo de pommes de terre ". 26 mars : " Une conductrice grommelait sur le marché : d'accord, que ces écorcheurs (les kolkhoziens) finissent seulement de semer, ensuite le gouvernement les " rendra égaux " (aux citadins !) " .
La question alimentaire, en mars et en avril 1942, occupait nettement la première place parmi les " communiqués négatifs " rapportés par la censure militaire ; à la deuxième place, on trouvait l'absence d'électricité, d'eau, de chauffage ; à la troisième, l'échange des produits manufacturés contre des produits alimentaires ; à la quatrième, la question des appartements ; à la cinquième place, divers points dont, peut-être, " les manifestations antisoviétiques " (à moins que la population s'efforçât de ne plus parler politique dans la correspondance ?). En tout, " la censure militaire du deuxième département spécial du NKVD d'URSS, au mois de mars, avait traité 8 489 275 lettres émanant de la population civile de Moscou. Parmi la totalité de la correspondance traitée, 142 382 communications négatives ont été retenues, soit 1,87 %. 14 119 lettres ont été confisquées. En avril, la censure militaire de la ville de Moscou avait traité 10 314 940 [lettres], 111 872 communications négatives ont été retenues, soit 1,08 %. 11 475 lettres ont été confisquées " . Par conséquent, la quantité de " communications négatives " en avril avait chuté de 42,5 % par rapport au mois de mars. C'était vraisemblablement lié à l'amélioration du ravitaillement alimentaire qui se produisit à ce moment-là.
Dans l'ensemble, il apparaît qu'entre le mois d'avril et le mois de mai 1942, grâce aux succès du front, à la diminution des raids aériens de l'aviation ennemie, à l'éradication de la crise du chauffage et de l'alimentation, la vie à Moscou se stabilisa, elle reprit un cours relativement normal. Le Bulletin de l'État-major de la police de la sécurité et du SD du 8 mai 1942 constatait : " La vie à Moscou, dans ses aspects extérieures, ne diffère pas beaucoup d'avant la guerre ". Mais cette source, il est vrai, note une différence : " Ces derniers mois, le gouvernement soviétique limitait toujours plus les manifestations et les églises hostiles. Très récemment, on a quand même proclamé la liberté de l'église. Tous les temples préservés ont été ouverts, beaucoup de monde les fréquente. Des offices ont lieu régulièrement, pendant lesquels retentissent des prières pour la liberté de la terre russe " . Les sources soviétiques aussi soulignent la fréquentation importante des églises. D'après les informations du chef de la Direction du NKVD de la ville et de la région de Moscou, M. I. Žuravlev, " dans la nuit du 4 au 5 avril, et également au matin du 5 avril 1942, en raison de la fête religieuse de Pâques, dans toutes les églises en activité de la ville et de la région de Moscou, ont eu lieu des offices. La population des croyants qui assistaient aux offices était principalement composée de femmes de 40 ans et plus. (…) Pour l'ensemble de la ville de Moscou, dans les 30 églises en activité, 75 000 personnes ont assisté aux offices " .
La stabilisation générale, celle des relations entre l'État et l'Église comprise, reflétait également l'état d'esprit des Moscovites. D'après les comptes-rendus des groupes pour le travail spécial, les Moscovites considéraient que leur situation était complètement satisfaisante, ils étaient prêts, dans le futur, à supporter des privations permettant d'aboutir à la victoire sur l'ennemi ; les manifestations antisoviétiques étaient pratiquement réduites à néant. Le 24 avril : " Nous avons pour tâche de donner des réponses sur l'état d'esprit de la population dans les queues devant certains magasins. (…) Les thèmes de conversation principaux dans les queues sont : 1) Les questions de ravitaillement en produits alimentaires et 2) Les questions politiques. 1. Les conversations de la population sur le ravitaillement en produits alimentaires témoignent du fait que, dans l'ensemble, la population comprend la situation et considère que le ravitaillement dans les conditions actuelles est pleinement satisfaisant. (…) La majorité absolue de la population est prête à supporter toutes les privations, pourvu que l'on batte et que l'on chasse les Allemands. 2. On observe l'expression d'un mécontentement lié à l'absence de tel ou tel produit. (…) L'attention se porte davantage sur les questions politiques. On parle beaucoup de la barbarie des Allemands. La plupart s'indignent, mais il y a certaines personnes qui émettent des doutes et qui mènent une agitation clairement fasciste. Les Moscovites font aussi preuve de leur disposition à sacrifier leurs propres enfants et eux-mêmes pour battre l'ennemi " . Dans le communiqué du 19 mai : " Un ouvrier, récemment arrivé à l'usine [" Neftegaz "] (invalide de guerre), dit : ''Nous avons vécu un hiver pénible, ça nous a rendus forts. J'ai vu toutes les sauvageries de mes propres yeux. C'est vrai ce qu'a dit le camarade Staline que les combattants sont devenus encore plus méchants. Au front, l'élan des gars a grandi'' ". Par ailleurs, deux propos " anti-kolkhoziens " tenus dans la sphère du travail sont rapportés .
Ainsi, l'état d'esprit des Moscovites entre le mois de juin 1941 et le mois de mai 1942 couvrait un large spectre. Les deux premiers jours suivant l'annonce de la guerre domina, au moins en apparence, l'expression du patriotisme, ce que confirme le déroulement réussi de la mobilisation, la manifestation d'une multitude des volontaires corrélée aux appels dans les meetings. Cependant, on observait aussi une certaine progression de l'individualisme : une partie des appelés tenta de se soustraire au service militaire, les tendances de la population à se préserver des privations matérielles (achat de provisions de produits, retrait des dépôts dans les caisses d'épargne) étaient largement répandues. La stupéfaction et le déshonneur causés par les échecs catastrophiques du début de la guerre étaient caractéristiques. Il y eut quelques manifestations de défaitisme, des attentes de manifestations antisoviétiques, des propos anticommunistes.
Entre les mois de juin et septembre 1941, quand l'ennemi s'approchait de la capitale, la population moscovite s'est en quelque sorte scindée en trois partie : les patriotes qui avaient décidé de tenir jusqu'à la mort ; un " marais " devenu un milieu propice aux diverses rumeurs à caractère " militaire " ; les " défaitistes " qui espéraient le renversement du bolchevisme par les mains des Allemands (les opposants politiques au régime ne sont pas consolidés mais ont assimilé la réalisation de leurs attentes à la victoire de la Wehrmacht).
Au milieu du mois d'octobre, alors que l'on évacuait en hâte les dernières entreprises restées dans la capitale et quelques groupes de population, les sentiments patriotiques de nombreux Moscovite se manifestèrent à grande échelle et de façon visible, tandis qu'au contraire plusieurs dirigeants du Parti et du gouvernement des échelons inférieurs et intermédiaires étaient sous l'emprise de sentiments égoïstes, provoquant par ailleurs la panique. En même temps, les tendances des Moscovites au défaitisme et à l'anticommunisme étaient relativement peu significatives.
De novembre à la première moitié du mois de décembre, de tels sentiments étaient pratiquement inexistants. La manifestation des émotions négatives des Moscovites se déplaça de la sphère militaro-stratégique et socio-politique à la sphère du quotidien.
De la seconde moitié du mois de décembre au mois de mars, parmi les " sentiments négatifs " prédominait le fort mécontentement causé par la situation sociale quotidienne de plus en plus pénible. Dans ces circonstances, le scepticisme face à la victoire se réveilla et avec lui les propos à coloration politique (antisoviétique).
D'avril à mai, une normalisation de l'état d'esprit des masses se produisit : la population estimait que la situation alimentaire était supportable, déclarait qu'elle était prête à se sacrifier pour la victoire, la quantité de propos " négatifs " de toute sorte chuta.

 

Conclusion

Si l'on dresse le bilan des éléments présentés dans ce travail, on peut affirmer que les facteurs tels que les conduites et la conception du monde, les informations ont produit plus d'effets sur l'état d'esprit des Moscovites que les facteurs d'ordre matériels. Ainsi, dans les premiers jours de la guerre, quand la nourriture, le ravitaillement en chauffage, la politique répressive du pouvoir, les indicateurs de mortalité se trouvaient pratiquement au niveau d'avant-guerre ou bien avaient changé de façon peu significative, alors que l'information sur la situation du front n'était pas concrète ou bien clairement négative, la population de la capitale s'est trouvée, comme jamais pendant toute la période de guerre, sujette à une situation de pression et à des sentiments défaitistes et antisoviétiques. Au milieu du mois d'octobre, les informations, exclusivement mauvaises et plus probablement absentes, provoquèrent la confusion. Au contraire, du mois de novembre à la première moitié du mois de décembre, quand le ravitaillement en nourriture et en chauffage s'était nettement dégradé, que la politique répressive s'était durcie (après l'institution le 20 octobre de l'état de siège), mais que l'information était satisfaisante (organisation d'une parade, discours du guide, victoires militaires), l'état d'esprit des Moscovites se distingua nettement par le plus grand degré d'excitation, d'optimisme, de patriotisme, par un sens accru du sacrifice. Du mois de janvier au mois de mars 1942, les informations sur la situation du front étaient globalement positives bien que moins dotées de force d'inspiration qu'en novembre-début décembre ; à son tour, le niveau de vie avait considérablement chuté, les sentiments antiétatiques et l'atmosphère défaitiste avaient progressé, bien que faiblement. En avril-mai, dans le même contexte informationnel, la mortalité avait doublé par rapport à son niveau d'avant-guerre, atteignant son degré le plus élevé pour la totalité de la période de guerre ; la situation alimentaire s'était amélioré ; le courage, la solidité et la promptitude à se sacrifier pour la victoire caractérisaient l'état d'esprit des Moscovites.
Il est vrai, l'information significative (facteur d'ordre non matériel) concernait de façon vitale les aspects importants du destin personnel, familial et social des citoyens en cas de victoire ou de défaite. L'information non officielle suscitait davantage la confiance de la population, aussi les éléments portant sur le comportant des occupants suscitaient-ils un intérêt particulier. Contrainte de faire un choix entre des privations matérielles réelles, parfois entre la famine, et la dictature bolchevique, d'un côté, et de l'autre, la menace d'une existence de nation humiliée, sous dictature hitlérienne, la masse des Moscovites avait choisi la première option.
Qu'était-ce, les particularités de la mentalité russe ou une loi des sociétés humaines ? La réponse à cette question est impossible à donner sans mener d'autres recherches comparatives " verticales " (confrontation avec des situations analogues dans l'histoire de la Russie) et " horizontales " (comparaison avec des périodes parallèles de la vie d'autres peuples).

 

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